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États-Unis: Le nouveau décret relatif aux réfugiés est préjudiciable comme sa précédente version

Les changements apportés au précédent texte n’ont pas supprimé son orientation discriminatoire à l’égard des musulmans

(Washington, le 6 mars 2017) – Le nouveau décret signé par le président américain Donald Trump et qui restreint considérablement l’accueil des réfugiés aux États-Unis risque de nuire aux réfugiés – ainsi qu’à des ressortissants américains – d’une manière comparable au précédent décret à ce sujet, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.

Le nouveau décret, en date du 6 mars 2017, interdit l’entrée aux États-Unis, pendant 90 jours, aux ressortissants de six pays à majorité musulmane, ainsi qu’à ceux en provenance d'une liste encore inconnue de pays qui ne fourniraient pas d’informations satisfaisantes pour la délivrance de visas et autres admissions pour leurs ressortissants. Bien qu’il réponde manifestement aux obstacles juridiques ayant entravé la mise en œuvre du décret du 27 janvier dernier, le nouveau texte affaiblit considérablement le programme américain en place pour les réfugiés et impose des interdictions générales fondées sur le critère de la nationalité sans déterminer l’existence des menaces réelles posées par tous les ressortissants de ces pays.

« Le nouveau décret de Trump sur les réfugiés sent le réchauffé », a déclaré Grace Meng, chercheuse senior auprès du Programme États-Unis à Human Rights Watch. « Au nom de la lutte antiterroriste, il fera des réfugiés des boucs émissaires, avec pour message que les musulmans ne sont pas les bienvenus aux États-Unis. Ce décret abandonnera à leur sort des dizaines de milliers de réfugiés se trouvant dans des situations précaires et renonce au leadership américain sur une question mondiale d’une importance vitale. »

Le nouveau décret ne peut se lire sans faire écho aux propos tenus par le président Trump, qui avait déjà annoncé lors de sa campagne électorale son intention d’interdire l’entrée aux États-Unis de musulmans en tant que groupe religieux. Affirmer que le décret actuel n’est « pas motivé par l'animosité envers une religion » ne suffit pas pour invalider ces déclarations passées.

Le nouveau décret suspend l’entrée aux États-Unis pour les ressortissants de six des sept pays à majorité musulmane listés dans le précédent décret –l’Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, le Syrie et le Yémen – en excluant seulement l’Iraq. Le décret stipule aussi que le gouvernement américain devra établir une liste de pays supplémentaires qui fourniraient des informations insuffisantes au sujet de leurs ressortissants aux États-Unis pour se prononcer sur l’octroi ou non d’un visa. Le texte précise que les résidents permanents, les titulaires de visas en cours, les personnes déjà admises en tant que réfugiés ou bénéficiant du droit d'asile, et les ressortissants ayant la double citoyenneté peuvent entrer aux États-Unis.

Le nouveau décret, comme le précédent, suspend, pendant 120 jours, l’entrée des réfugiés dans le cadre du programme de réinstallation en vigueur aux États-Unis et continue de restreindre le nombre de ceux admis en 2017, le faisant passer de 110 000 à 50 000. Bien que le décret ne mentionne plus explicitement les réfugiés syriens comme faisant l’objet d’une suspension indéfinie, l’inclusion des ressortissants syriens dans l'interdiction générale exclura encore de nombreuses personnes ayant le plus besoin de protection.

L’administration Trump a clairement indiqué que le nouveau décret a les mêmes objectifs que celui du 27 janvier. Comme le conseiller à la Maison Blanche Stephen Miller l’a déclaré le 21 février, le nouveau décret aura « le même résultat politique de base ».

Le décret révisé épargne les détenteurs de visas immigrants et non-immigrants. Il permet également aux personnels consulaires de délivrer des visas aux ressortissants des six pays visés s'ils estiment que ne pas le faire leur causerait « des difficultés excessives » et si ces individus ne présentent aucun risque sécuritaire. Ces exceptions limitées épargnent à certains individus les pires conséquences de l’interdiction, mais ne changent pas la réalité hideuse que ce décret inaugure : l’interdiction nuisible et inutile d’immigrer à des nationalités entières.

À une époque où il y a davantage de personnes déplacées à travers le monde qu’à n'importe quel moment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la décision de l'administration Trump de réduire drastiquement le programme américain de réfugiés signe l’abandon du leadership de Washington sur cette question.

Les procédures de vérification américaines sont déjà si vigoureuses que les réfugiés éligibles en provenance de Syrie, d’Iraq et d'ailleurs sont souvent exclus, a déclaré Human Rights Watch. Le décret rejette également l’appui bipartite de longue date au programme de réinstallation des réfugiés et compromet les engagements pris envers des alliés américains comme la Jordanie et le Kenya, qui accueillent eux-mêmes des centaines de milliers de réfugiés.

« Les gens viennent aux États-Unis pour diverses raisons : réfugiés fuyant la violence et la persécution ; travailleurs qualifiés contribuant à l'économie américaine ; étudiants venus faire des études supérieures ; familles se reformant », a déclaré Grace Meng. «Pour les individus concernés, ce décret met fin à de telles possibilités, qu’ils soient citoyens ou non ».

L'administration affirme que ces interdictions d’entrée sont nécessaires pour prévenir le terrorisme, mais le propre rapport du Département de la Sécurité intérieure a révélé que « le pays de citoyenneté n'est pas un indicateur fiable d'une activité terroriste potentielle ». Bien que ces interdictions soient temporaires, les exigences de partage imposées à certains pays pourraient effectivement entraîner une interdiction permanente de certaines nationalités, étant donné que ces pays ne souhaiteraient peut-être pas eux-mêmes les respecter.

En particulier, il est illogique et déraisonnable pour le gouvernement américain d’exiger de gouvernements étrangers responsables de persécutions à l’encontre un réfugié de fournir des informations fiables à son sujet.

« Le président Trump semble toujours croire qu’il est possible de déterminer qui est un terroriste en sachant de quel pays ils sont ressortissants », a déclaré Grace Meng. « Mettre en œuvre ce décret alimentera un sentiment de sécurité trompeur selon lequel de véritables mesures sont prises pour protéger les Américains contre des attaques, tout en remettant en cause le statut des États-Unis comme refuge pour ceux et celles qui sont en danger ».

Wednesday, 03 February 2016 00:00

Un rêve tué dans son nid

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Bélise se leva, déplia sa jupe kaki et alla demander la permission de sortir de la salle de classe pour aller se soulager. À vrai dire, elle s’ennuyait de son cours de chimie, qui devrait durer deux heures. Elle avait l’impression d’y avoir passé une éternité. Mais Mr Cyuma, son professeur de chimie lui refusa la permission.

« Tu dois attendre la récréation ». Argumenta-t-il.

Ses camarades de classe se moquèrent gentiment d’elle. Ils la connaissaient bien pour deviner ses intentions. En retournant s’asseoir, la jeune fille bailla sans retenue. Elle n’aimait pas la chimie, elle n’aimait pas les sciences enseignées en classe, elle préférait les découvrir de sa propre manière, à travers les livres.

Bélise s’asseyait au troisième banc en rangée du milieu. Sa classe de 5e secondaire était constituée de trois rangées qu’occupaient 28 élèves. Elle contempla sa classe peinte d’orange et blanc, les autres élèves étaient concentrés. Elle ne voulait pas papoter car le dérangement en classe était sanctionné et la punition était le balayage de la cour de recréation. Bélise partageait son pupitre avec Mahoro, une jeune fille de 17 ans tout comme elle. La seule différence entre les deux adolescentes était qu’au contraire de Bélise, Mahoro était une passionnée de sciences.

Bélise rouvrit le roman qu’elle lisait ; Marc Lévy l’entraînait dans un univers de fous. Elle voulait changer de distraction mais elle avait peur de prendre une bande dessinée de Tintin car vu sa taille. Le professeur la remarquerait plus vite qu’un roman. Bélise mâcha machinalement le chewing-gum en comptant les minutes qui n’avançaient guère. Mr Cyuma se retourna du tableau où il notait la leçon du jour, ses mains étaient salies par la poussière de la craie. Il annonça d’une voix nette :

« Aujourd’hui, je ne vous donnerai pas une interrogation improvisée, mais je ferai un contrôle de cahiers de notes ! Chacun sera côté ! »

Un murmur se fit entendre dans la salle, le professeur leva sa main pour imposer le silence et arrêta le brouhaha.

« Ça, alors », pensa Bélise, paniquée par le fait que ses notes étaient irrégulières.

Mr Cyuma fit la ronde de la salle de classe, en notant individuellement chaque cahier. Bélise n’osa même pas présenter le sien, tellement il était plus vide que rempli.

- Monsieur, commença-t-elle, je l’ai oublié à la maison…. Au fait pour être honnête, on me l’a volé.

De sa main tachetée par la craie, le prof de chimie colla un zéro bien rouge à Bélise. Il ne goba pas les mensonges de la jeune adolescente. Sous la menace d’être définitivement suspendue du cours de chimie, Bélise présenta son cahier.

« Est-ce un cahier de notes ou juste un brouillon ? » demanda Mr Cyuma en montrant le cahier de Bélise au reste de la classe. Va m’attendre à la porte.

«  Ca craint ! » commenta Thierry Muhire, un élève de la même classe. Chauffe-toi car une fessée t’attend.

Sur le pas de la porte de la classe, Bélise guettait dans toutes les directions craignant que le directeur du Lycée ne passe et l’interpelle. À la fin du cours, elle fut amenée dans le bureau du préfet des études. Elle était avec Bosco, le footballeur et Marine, la fille qui sortait d’un congé de maladie. A l’exception de Marine, les fautes de deux autres élèves furent jugées graves. Le préfet convoqua leurs parents.

«  Foutaises de foutaises » Se lamenta-t-elle, n’osant pas imaginer la fureur de ses parents. Ils allaient la tuer!

Sa mère Véronique se présenta à son école le lendemain. Le comportement irresponsable de sa fille l’avait surprise et choquée.

« Tu es en 5e année ! Pense un peu comme une fille de ton âge ! »

Bélise se sentit incomprise. Sa mère ne voyait donc pas qu’elle n’aimait pas étudier !? C ‘était pourtant simple comme bonjour. C’était à peine si elle réussissait ses cours ! Il n’y avait que les langues où elle excellait. Ce qui désenchantait profondément ses parents. . Ils la voulaient scientifique, elle se rêvait artiste.

Son père décida alors de la prendre en main. Chaque jour, il rentrait plus tôt pour surveiller ses heures d’études ainsi que ses devoirs et il contrôlait ses cahiers. Petit à petit, ses résultats s’améliorèrent. Elle remonta la pente, s’efforçant d’aimer les sciences et le plan marcha ; même si au début, c’était comme boire umubirizi, une plante médicinale reconnue pour être particulièrement amère. L’année suivante, Bélise réussit son examen national et obtint une bourse d’état pour aller à l’université où elle brilla sous l’œil satisfait de ses parents.

Les années passèrent ! Les unes après les autres. Belise se remémorai de ces instants en souriant mélancoliquement. Elle avait fini par suivre la voie que ses parents avaient choisie pour elle. Elle avait fini par s’entendre bien avec eux. Grâce à ses études en gestion de projets, elle avait décroché un boulot en gestion de petites et moyennes entreprises. Elle avait appris à ignorer cette petite voix qui, incessamment lui rappelait sa passion pour l’art. Son cœur rebondissait à chaque fois qu’elle entendait parler des noms des femmes artistes. Elle enviait les peintres, les chanteuses et les écrivaines car elles, vivaient leurs propres rêves. Un rêve qu’elle avait seulement caressé du bout des doigts, puis enterré sous l’effet de la pression familiale. Elle avait toujours senti un sentiment de culpabilité l’envahir et avait appris à se raisonner.

«On est à Kigali , ma grande ! Lui conseillait Marlène, sa meilleure amie depuis l’enfance. On est pas à Paris, il ne faut pas trop rêver. Tu as regardé beaucoup de films, c’est tout.

Ce soir-la en rentrant Bélise ouvrit un vieux carton où elle avait gardé toutes les nouvelles et histoires qu’elle avait écrites. Elle toussota sous l’effet des résidus de poussière que les vieilles pages dégageaient. Elle sourit tristement en époussetant ses cahiers de poèmes qu’elle avait tellement chéris dans le passé, et qui désormais sentaient la moisissure. Une larme s’échappa et un doigt l’arrêta au beau milieu de la joue. Elle ne comprenait pas. Elle ne se comprenait plus. Pourquoi pleurait-elle alors qu’elle avait un bon travail et du talent que les autres lui enviaient ? Pourquoi cette soudaine tristesse face à un sentiment d’absence ? Elle passa la soirée en nettoyant soigneusement ses anciens cahiers. Elle les relut et se sentit revivre. Elle admira son innocence d’antan, sa pureté et sa naïveté. Elle sourit encore et son cœur se remplit d’apaisement. Elle écouta enfin sa petite voix, celle qui lui chuchotait d’oser. Elle prit une feuille et les mots se déversèrent tous seuls.

De cet instant, elle décida de raviver cette flamme. Elle fut surprise par les cloches de trois heures du matin. Elle avait encore vidé son cœur, couchant son contenu sur un arbre transformé en papier. Elle savoura ce simple plaisir de la vie. Tant pis si elle avait tord ou pas. Durant les jours qui suivirent, l’élan restait toujours présent comme un amour retrouvé. Elle écrivait, écrivait et écrivait. Son boulot devint secondaire et sa performance chuta.

Finalement, Bélise prit la décision de démissionner. Mais elle s’avisa et prit d’abord son congé annuel : Le temps de réfléchir. Durant ce temps, elle nourrit son esprit d’histoires car elle lisait et écrivait. Quand elle lut le roman de Callixte Béyala, « c’est le soleil qui m’a brûlée », elle éclata en sanglot. Elle ressentait un tel immense bonheur de découvrir ce qu’elle appelait son semblable. Au bout de ses jours de congé, elle décida de ne pas abandonner son travail car il lui inspirait à écrire. Elle décida de le conjuguer avec sa passion. Elle ignorait si un jour ses écrits seraient partagés au reste du monde, en tout cas, en attendant, elle écrirait encore et toujours !

Monday, 25 January 2016 00:00

Quand une langue devient une personnalité!

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Quand je rêve, je rêve en anglais. Au moins, je pense que c’est ainsi. Il se peut que je sois tellement fixée sur mes racines anglaises et mes pensées conscientes en anglais. Il se peut que je ne me rende même pas compte de la présence du français, ma deuxième langue, dans les moments les plus intimes et personnels qui envahissent mon sommeil profond. Du moins, c’est la preuve que je ne différencie pas de manière claire les deux langues dans le contenu de mes rêves et dans ma façon d’imaginer les choses. Tout de même, ce n’est pas pareil lorsque je parle à haute voix ; alors pas du tout…

J’ai grandis entourée par l’anglais, que ce soit dans une école de la banlieue londonienne, dans les rues de mon quartier, ou que ce soit avec les autres enfants du coin et nos jouets. L’anglais était toujours présent comme les nuages dans le ciel.

Quand au français, c’était juste une langue pour les vacances et les visites familiales dans les Alpes françaises. Cette famille-là était surtout les grand- parents, les tontons, tatas, cousins et cousines. Ca pouvait être aussi les amis du bon vieux temps de ma mère française, ceux qui me chouchoutaient et me chuchotaient dans les oreilles que j’étais la petite princesse d’Angleterre et me traitaient comme telle ! Avec eux, j’ai vite appris que je pouvais très bien parler le français, et que je pouvais facilement dire :

-« Oui, je veux bien reprendre un peu de tarte, merci ! »,

Et je le faisais toujours avec un petit air de petite fille gentille, car c’est ce qui plaisait aux gens. Au fait, c’était la réflexion vocale de ma situation : je suppliais, zozotais et donnais l’impression que j’étais bien plus jeune que je l’étais en vrai. J’étais la petite sœur de mon frère, la fillette de la famille, et j’assumais entièrement et fièrement ce statut.

A Londres où j’ai étudié, j’étais la plus âgée de ma classe, et la préférée des profs de langues à l’école. J’était celle qui complétait les devoirs en avance et en demandait plus. Je me faisais plus mature et plus grande. En plus, je reflétais ces ambitions dans ma voix, que j’essayais de baisser et de rendre plus grave et plus autoritaire. Ma voix était celle d’une jeune fille qui se voulait plus grande et avec plus de vécu, et qui voulait que le monde la prenne au sérieux, car j’avais des rêves et des ambitions que j’associais à la maturité et à la possession d’une voix de femme, une vraie femme, et pas une gamine.

Lorsque j’ai entamé ma vie professionnelle, c ‘était d’abord à Paris, ladite ville de l’amour. Mon problème, dès le premier jour en tant que jeune travailleuse parisienne, était la voix que j’avais adoptée pendant mon enfance, pour plaire à la famille et à mes attentes. La voix de petite fille qui sortait de ma bouche lorsque je parlais en français, n’inspirait pas la confiance et la complicité professionnelle, surtout lorsqu’il s’agissait d’une échange au téléphone, où j’imaginais l’autre personne au bout du fil en train de se demander :

- « Mais, où est la maman de cette jeune fille, et pourquoi laisse-t-elle sa fille utiliser le téléphone toute seule ? »

Et puis quelques années plus tard mon trajectoire de vie m’a amené en Afrique de l’Est , en Tanzanie. Les choses ont changé le jour où je suis partie pour la Tanzanie pour travailler pour une entreprise anglaise. Je me suis retrouvée parlant l’anglais dans un milieu professionnel pour la première fois. Non seulement je pouvais utiliser ma première langue, qui sortait de ma bouche d’un ton naturellement grave et sérieux, mais aussi j’étais dans une position de responsabilité et de pouvoir qui me donnait la confiance de m’exprimer d’une façon sûre de moi, qui correspondait à la situation sur place. Face à des gens beaucoup plus âgés que moi, des gens du pays, je me sentais à l’aise en faisant des demandes exigeantes comme :

-« J’’aurai besoin que ces modifications soient faites avant vendredi…si ce n’est pas le cas, j’irai ailleurs ».

Les quelques mots de Swahili que j’ai appris lors de mon séjour en Afrique m’ont permis de communiquer un minimum avec des personnes qui ne parlaient aucun mot anglais ni français. Aujourd’hui, quand je parle Swahili, je sonne encore plus mature et sage qu’en anglais, dû à un choix exprès de baisser le ton de ma voix pour avoir l’air d’autant plus vieille et sophistiquée. Je me suis rendue compte, tardivement, qu’on peut se créer un personnage lorsqu’on parle une nouvelle langue, et le personnage que j’ai choisi était celui d’une femme forte, indépendante et surtout, adulte.

Il n’y a pas que moi qui ai remarqué la variation dans les tons, mots et comportements que l’on emploi dans de différentes langues. Beaucoup de personnes qui grandissent dans une ambiance bilingue observent que leurs voix subissent un changement important selon la langue qu’ils utilisent, et les gens réagissent souvent différemment dû à la version de leur personnalité linguistique qui se manifeste. Il arrive parfois que ceux qui ont adopté le français comme deuxième langue savourent quelques sons en particuliers. Par exemple les voyelles serrées à la fin de ‘pâtisserie’ ou les ‘oui’ qui forment parfois une sorte de ‘shhh’, très plaisants.

C’est une victoire personnelle pour chaque personne qui arrive à maîtriser une langue assez pour pouvoir jouer avec, jongler avec ses mots, ou accentuer certains sons à leur guise. Hélas, j’ai souvent été prise en tant que jeune fille lorsque je tentais de faire une plaisanterie en français ; car mon interlocuteur ne pouvait pas imaginer que j’avais fais exprès de commettre une erreur pour exciter leur fou-rire.

Bien sûr à un niveau scientifique, certaines langues engendrent des mouvements spécifiques de la bouche et l’ utilisation unique de la bouche et des cordes vocales, et ceci a un impact sur le ton de la voix. Le français nous demande de former plus de sons nasaux et des vocaux plus serrés, donc on forme plus facilement des ‘o’ avec la bouche, tandis qu’en anglais la bouche est plus ouverte, les sons plus ouverts, et donc la bouche plus ouverte. Je suis arrivée à une étape de ma vie où je me rends compte de la force de mon accent, et l’influence qui peut avoir ma langue sur ma personnalité, et je l’utilise maintenant de manière totalement consciente quand ça peut me servir.

Quand on est bilingue, on ne maîtrise jamais une langue exactement de la même façon. On a normalement une langue plus ‘naturelle’ que l’on utilise plus souvent, ou dans un contexte plus informel, et on se sent donc plus à l’aise avec une des langues, plus que toutes les autres. Même quand on parle une langue très bien, une chose que l’on néglige bien trop souvent est l’intonation et la variété d’intonations que l’on emploi dans cette langue.Et on remarque souvent que quand l’on parle une langue que l’on maîtrise le moins ; on a une voix plus ‘plate’, et souvent plus aigüe.

Est ce que c’est un manque de confiance ? Ou est-ce simplement un manque de connaissances de la totalité d’intonations natives ? Quelque soit la raison, c’est une vérité universelle que nos voix changent, et cette même voix change aussi notre comportement. J’ai hâte de voir comment pourrait changer ma personnalité sous l’influence d’autres langues que j’apprendrais plus tard. Peut-être bientôt…

Wednesday, 16 September 2015 00:00

Quand le SIDA devient ton jeune compagnon!

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Rwanda. Kigali. Doriane affichait un grand sourire de satisfaction en regardant la salle propre et bien rangée après le départ des enfants.  Ces derniers avaient fait un effort supplémentaire pour lui faire plaisir parce qu’ils savaient que c’était son anniversaire de 34 ans. En tirant le tiroir où elle gardait son sac, elle trouva une carte d’anniversaire qu’ils avaient dessiné pour elle. Elle ne put retenir des larmes de joie.

Cela faisait quatre ans qu’elle travaillait dans un centre de santé  géré par les  sœurs catholiques de la Dévotion. Les bâtiments du centre en étages et  étaient construits  avec les briques  induites d’une  couche de vernis  et  d’une peinture rouge.  Avec cette couleur, ils se distinguaient du reste des maisons avoisinantes plutôt petites et collées les unes aux autres.  Il y avait  beaucoup de portes sur lesquelles étaient inscrits les  noms des services que le centre offrait ainsi que ceux du personnel soignant. Ayant reçu une formation en travail social, Doriane avait proposé de travailler  comme volontaire afin d’offrir un soutien émotionnel et un espace de parole aux enfants qui étaient nés avec le virus du SIDA.

Doriane était célibataire, une situation qui rendait sa mère désespérée. Sa mère lui répétait sans cesse qu’une fille de son âge devrait être déjà mariée avec une ribambelle enfants ! La pauvre femme se plaignait à qui voulait l’entendre que les années que sa fille avait passé à l’université qui l’avaient détourné des choses essentielles de la vie. La vieille femme avait dit    à Doriane sur un ton très sérieux :

-  « Chaque matin, je prie mon Doux Jésus pour que tu retrouves la raison !»

En effet, quand Doriane avait annoncé à sa mère qu’elle comptait étudier jusqu’au doctorat, elle lui avait dit que ce genre de  chose était important seulement pour les hommes ! Elle avait ajouté non sans fierté :

- «  Tu es tellement belle que tu n’as pas besoin de te donner autant de peine ! Avec ton visage angélique et ce sourire éclatant, tu peux  te trouver n’importe quel homme si tu veux ! »

Après l’obtention de son doctorat en travail social, Doriane avait trouvé un travail au sein d’un groupe de chercheurs locaux et elle donnait également quelques cours à l’université nationale. Sa mère avait fini par reconnaître que les études n’étaient  pas si futiles que ça, car sa fille pouvait lui procurer tout ce qu’elle voulait. Elle  lui avait  même acheté une voiture à elle et  elle avait  un chauffeur pour la conduire partout où elle voulait!

Même si le travail de Doriane lui payait plutôt bien, son travail avec les enfants vulnérables apportait autant de satisfaction.  Les enfants étaient âgés de 5 ans à 18 ans, tous sous le traitement antirétroviral. On les avait repartis en trois groupes  d’enfants de 5 à 8 ans, de 9 à 13 et de 14  à 18 ans.  Chaque samedi, un de ses groupes venait au centre de santé pour prendre les médicaments. Le jour de son anniversaire, elle avait reçu le groupe des adolescents  âgés 14 à 18 ans.

Les groupes se réunissaient dans une salle au deuxième étage qui était  réservé à la santé communautaire. Quand les enfants arrivaient, ils aidaient Doriane à réarranger les bancs en demi-cercle.  Dans les groupes, ils discutaient des difficultés qu’ils rencontraient dans leur vie de chaque jour et la façon de les surmonter. Doriane ne cessait d’être surprise par la force et la volonté de vivre que manifestaient ces enfants  malgré qu’ils fissent face à beaucoup de problèmes.

Les spécialistes du comportement humain appellent ce phénomène la résilience. Selon Masten, A. S.,  la résilience chez un individu signifie la capacité de s’adapter avec succès malgré les facteurs de risque et l’adversité.

Les adolescents se posaient beaucoup de questions sur les différents aspects de la vie. Ils aimaient les séances avec Doriane parce qu’avec elle, ils pouvaient aborder n’importe quel sujet, des points que d’autres adultes faisaient semblant d’ignorer dans leurs existences ou qu’ils trouvaient gênants. Dans leur groupe, ces jeunes  avaient d’opportunité d’exprimer leur douleur, frustration,  colère et un sentiment que la vie était cruellement injuste.

Comme le montrent les études menées avec les enfants qui ont été contaminés par leurs mères, ces derniers doivent affronter une multitude de difficultés. Par exemple, une étude menée aux Rwanda par Betancourt, T.S. et ses collègues sur les enfants infectés par le Virus du SIDA a révélé que ces enfants se heurtaient à beaucoup de difficultés comme le manque de minerval, la faim, la pauvreté, la solitude, et des comportements agressifs. De plus, ils manifestaient  une détresse psychologique sous forme de guhanganyika (anxiété), agahinda kenshi (tristesse persistante), kwiheba (perte d’espoir), ihahamuka (traumatisme), uburara (comportement délinquant) et umushiha (irritabilité ou colère persistante).

 

 Ce jour-là, les jeunes avaient exprimé leurs frustrations liées au fait que leurs parents leur interdisaient d’avoir des petits amis. Le groupe et Doriane avait décidé que la discussion de cette journée allait porter sur cette question.  

Antoinette qui faisait partie du groupe depuis deux ans leva tout de suite son doigt pour exprimer sa pensée. Elle était très grande pour ses seize ans et aimait porter des robes volantes, très courtes et aux couleurs piquantes. Les autres jeunes l’aimaient bien pour son caractère exubérant et sa tendance à dire les choses telles qu’elles étaient.

Elle dit avec une irritation presque palpable dans la voix :

- « Moi, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas un petit copain ! D’ailleurs j’en ai deux ! »

Cette déclaration provoqua des  éclats de rire dans le groupe mais cela n’arrêta Antoinette qui continua :

- «  Ma mère me dit tout le temps que c’est pas bien d’avoir des amoureux ! Mais moi je n’y vois rien de mal ! Avec mes amoureux, on écoute de la musique, on va voir des matchs ensemble puis ils me disent des paroles gentilles que personne d’autres ne me dit. Je ne comprends pas pourquoi j’arrêterai de les voir ! »

 L’un des jeunes, David, 17 ans, proposa une solution :

- «  Je pense que les parents sont juste un peu inquiets.  On est encore jeunes !  Je pense qu’on peut avoir des petits copains comme les autres jeunes. Mais il faut faire attention pour ne pas contaminer nos amis qu’on aime ou  nous rendre plus malade. On peut aussi demander des conseils aux adultes comme Doriane ou un professeur gentil. »

Doriane était étonnée par autant de sagesse venant de David. Elle ne chercha même pas le calvaire qu’il avait déjà connu dans sa jeune vie. Les adolescents continuèrent à discuter de l’idée de David. Ils finirent par se mettre d’accord que son idée était une solution raisonable. Doriane était contente parce que les adolescents avaient eux-mêmes trouvé un moyen de vivre cette étape de leur vie.

En y pensant, Doriane s’était dit que David était l’épreuve  même du courage et de la résilience de tous ces enfants. Doriane avait rencontré David pour la première fois quand ce dernier était âgé de 13 ans.  Il sortait d’une hospitalisation de deux mois. Il avait été admis à  l’hôpital à cause d’une  complication due à une infection intestinale. Malgré une importante perte de poids et un air  anormalement pâle, il affichait un grand sourire et encourageait les autres  membres du groupe à participer activement.

Lors d’un entretien,  Doriane avait appris que les parents de David avaient eu le virus du SIDA avant de se marier. Ils avaient eu quatre enfants qui avaient tous été contaminés  par le VIH /SIDA car à cette époque, les programmes de prévention de la transmission du SIDA de la mère à l’enfant n’étaient pas encore accessibles pour tout le monde. Le père de David était décédé quand il avait huit ans, deux ans plus tard, c’était sa grande sœur qui mourut.  David avait déclaré à Dorine :

- «  Tu sais, chaque fois que je vais à la messe, je prie pour eux.  J’aurais tellement aimé qu’ils soient là mais la vie c’est comme ça ». 

Sa  mère passait le temps entre la maison et l’hôpital et elle était devenue aveugle dû à une maladie opportuniste grave.

Depuis la cécité de sa mère, David s’occupait de son petit frère et sœur. Durant la journée, ils allaient tous à l’école. Des voisins aisés  avaient proposé à David de laver leurs voitures pendant les soirées et de lui payer. C’est avec ce revenu assez modeste et l’aide du curé de la paroisse locale que David  subvenait aux besoins de sa famille.  Malgré cette précarité, David montrait un courage infaillible. Chaque fois qu’il venait au centre de santé, il demandait à Dorine des informations ou des précisions sur la nutrition :

-          « Je veux que mon frère et ma sœur aient une bonne santé, il faut que tu m’aides à savoir ce qu’il faut manger ».

Doriane lui avait alors expliqué les catégories d’aliments indispensables à une alimentation équilibrée. David avait  fait remarquer que les fruits coûtaient cher mais qu’il ferait de son mieux pour préparer des légumes vertes régulièrement.

Un autre jour, David avait partagé ses rêves avec Doriane. Il était en dernière année de lycée. Il était fier de lui car il venait toujours parmi les trois premiers de sa classe et obtenait la meilleure note dans les cours de langues.

 - «  Un jour, je serai un journaliste à la radio la plus populaire du pays ! Je vais me spécialiser   dans le rapportage pour parler aux gens de mon problème. »

 Il avait expliqué à Doriane que cette carrière lui  permettrait de parler aux gens pour éveiller leur conscience.

- «  J’ai envie que les gens sachent les problèmes qui existent dans notre société pour qu’ils essayent de trouver des solutions, je serai  la voix  de tous les  enfants  orphelins ! »

 Il avait ensuite dit en souriant pour taquiner Doriane : « Aussi,  j’achèterai une voiture et je viendrai te donner un lift ! Tu seras un peu vieille avec un gros ventre et pleine de rides  moches sur ton front ! » David et Doriane avaient tous les deux ri à gorge déployée.

 En empruntant les escaliers pour rentrer chez elle, Doriane croisa la sœur titulaire du centre de santé.  Elle avait une beaute qui dementissait ses cinquante ans. D’ailleurs, elle donnait l’impression de cacher  l’élégance de sa silhouette sous des jupes et des chemises très grandes pour elle. Elle avait une peau lisse et un teint moyennement clair, les traits de son visage rappelaient ceux des portraits de la Vierge Marie accrochés aux murs du centre. Comme toujours,  elle se perdit en remerciements :

- «  Merci beaucoup Doriane, tu es vraiment d’une aide précieuse, les enfants sont tellement contents que tu sois là ! Les infirmières m’ont dit que les enfants prennent mieux le traitement ».

 Doriane répliqua que c’était  bien normal d’aider les enfants en situation de vulnérabilité. En y pensant, Doriane se dit que c’était plutôt elle qui devait remercier les enfants. Ils lui avaient appris tellement de choses ! Malgré leur jeune âge et beaucoup de difficultés, ils avaient le courage, la patience, l’endurance que beaucoup d’adultes pouvaient leur envier. Ils avaient appris à Doriane à apprécier chaque jour avec simplicité et gratitude.

Le VIH/ SIDA est un problème de santé publique dans le monde entier surtout dans les pays en voie de développement. A part menacer la santé et la vie de ceux qui en souffrent, le SIDA a des conséquences négatives sur l’aspect mental, relationnel, social, et économique des personnes séropositives. Les enfants infectés par le Virus du SIDA sont particulièrement vulnérables. Les efforts de toutes les couches de la société doivent être conjugués pour mettre un peu d’espoir dans l’existence de ces enfants où la souffrance est inhérente à la vie quotidienne.

Tuesday, 18 August 2015 00:00

Un Espoir sans Visa

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Les eaux chaudes de la Méditerranée frappèrent mes pieds pendant que la brise fraîche de la mer calmait mon âme lasse.

Pour être sur les plages humides de la Méditerranée m’avait presque coûté 2000 dollars, ce qui constituait une somme totale de mon épargne à vie, la vente d’une parcelle hérité de ma mère ainsi qu’une dette de 500 dollar obtenu par un prêt bancaire.

Avais-je acheté la survie ou la mort? La question ne cessait de s’acharner dans mon cœur comme un enfant agité. Je scrutai momentanément les eaux vastes, intriguée par les vagues dansantes qui me porteraient toute la traversée vers l’Europe.

Avais-je acheté la survie ou la mort? La question refit surface encore une fois. Mais je la poussai de côté, de la même façon qu’une mère calme une enfant pleurnicharde. A côté de moi était une femme assez âgée pour être ma mère ou même ma grand-mère. C’était difficile de prédire l’âge inscrit dans ses yeux surexcités et son visage sans sourire, qui étaient partiellement couvert par un voile bleu.

Il me semblait qu’il y avait presqu’autant de femmes que d’hommes sur cette plage de mère chaude. Les gens apparaissaient à la fois excités et sans espoir, qui était une réflexion exacte de mes propres émotions. Je savais que de centaines d’autres migrants avait péri dans les eaux impitoyables de la Méditerranée. J’avais toujours rétorqué que ‘même les avions s’écrasent dans le ciel et pourtant les gens continuent à monter a bord.’

Je souris quand mes pensées me ramenèrent à Abidjan où mon voyage avait commencé. Malgré mes luttes quotidiennes, mon pays était toujours ma maison comme Bwak, un poète bantou, le dirait si bien ‘la maison est comme la salive, elle reste dans la bouche même si on la crache.’

Pendant les semaines, la routine quotidienne normale de ma vie démentissait toute cette excitation immense.

Pendant que j’accrochais mes habits sur deux fils épais, je sentis un courant d’air passer dans mes aisselles à travers l’endroit exact où mon chemisier était déchiré. Je ne voulais pas réparer mes habits car bientôt, j’entreprendrais un voyage avec ma fille de douze ans. Notre destination finale : Lampedusa, une petite ile italienne. C’était un voyage sans visa mais plein d’espoir.

Europe. Cette Europe ou ma cousine avait prospéré était ma dernière chance, mon dernier dés. Les jeux étaient fait puisque j’avais déjà payé les hommes qui nous escorterons tout au long du voyage jusqu’en Libye et au-delà.

Je regardai au dessus du linge que je séchais et vis ma file Keita. Elle ne connaissait pas son père et je ne le lui dirai jamais. C’était un oncle qui m’avait violé juste une année après la mort de ma mère. Moi-même, je n’avais jamais connu mon père.

Tout comme moi, ce monstre d’oncle vivait dans la commune d’Attécoubé. Certains l’appelaient un bidonville mais je l’appelais la maison.

Malgré le traumatisme de mon enfance et adolescence, je m’étais débrouillé pour terminer mes études secondaires et avoir un diplôme en comptabilité.

A ma grande surprise, mon diplôme devint une source de frustration car il ne faisait que me rappeler qu’il n’y avait pas de travail même pour les diplômés comme moi. Dans une farde en plastique, se trouvaient 183 copies de demande d’emploi que j’avais soumises.

Je me sentais aussi inutile comme les papiers polythène qui jonchaient notre ghetto.

Keita avait faim même si elle avait mange un beignet quelques minutes avant. Alors je lui avais donné de l’argent et s’était ruée à la boulangerie du coin pour acheter un autre.

Cette nuit-la, nous  nous étions régalé de foufou et de la sauce gombo. J’adorais ce mets car c’était le repas favori de ma feue mère qui venait de Bouaké, la seconde grande ville du pays.

Les habitants de Bouaké étaient connus comme Baoulé. Ils étaient reconnus pour la culture du coton, dont la région était un grand producteur.

Une autre vague se jeta sur le sable chaud libyen mais je ne l’avais pas remarqué puisque mes pensées étaient encore dans mon pays natal. Verrai-je encore la splendeur du lac Kossou ? Je me le demandais. Ce lac était près de mon village rural et il avait toujours su apaiser mes pensées à chaque visite.

 ‘Nous allons vivre en Europe’ Avais-je annoncé à Keita un matin quand elle enfilait son uniforme d’école.

‘France?!’ Ses yeux s’éclaircissaient.

 ‘Oui,’ avais-je acquiescé avec enthousiasme. Le jour précédant, j’avais rassemblé tout l’argent nécessaire pour commencer le voyage.

A part ma meilleure amie Ninette, personne d’autre ne savait rien à propos du voyage parce que j’évitais de devenir la risée de tout le monde si mon plan venait à échouer.

Je regardais joyeusement la petite silhouette de ma fille disparaitre à travers l’embrasure de notre étroite porte, quand elle allait à  l’école. Même si elle n’avait que 12 ans, les gens pensaient qu’elle en avait 7 ou 8. Je voulais qu’elle grandisse en Europe, loin de cette vie aveugle de mon pays. Aveugle parce qu’on ne pouvait pas deviner ce que demain nous réservait. L’on ne pouvait pas savoir si une bonne éducation garantissait un bon boulot. Même si tu étais assez chanceux pour avoir un job, le salaire était souvent suffisant pour assurer ton transport, alimentation et loyer. Ce qui voulait dire que tu pouvais vivre aujourd’hui sans idée de comment tu survivrais si tu perdais ton emploi ou si tu tombais gravement malade. Non. Je ne voulais pas que ma fille passe à travers ça. Je voulais qu’elle vive et non qu’elle survit tout simplement.

Parfois, les noms de nos présidents actuel ou anciens me revenaient en tête.

Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, and Alassane Ouattara. Se souciaient-ils vraiment de Keita et de moi? Je voulais le meilleur pour ma fille, voulaient-ils le meilleur pour tous les enfants de la Côte d'Ivoire? Aussi célèbres qu’étaient ces noms, le seul nom qui valait grand-chose pour moi était Keita. Ma fille bien aimée.

Je voulais juste que mon bébé grandisse, étudie, trouve un boulot, se marrie, aie des enfants et soit heureuse. Etait-ce trop demander ? Il me semblait qu’ à moins qu’elle étudie bien et aie un bon job ; le mariage, les enfants et le bonheur ne seraient jamais à sa portée.

Il y avait du tapage sur la plage bondée. Quelqu’un cria quelque chose en arabe. Quelqu’un d’autre cria quelque chose en anglais et finalement quelqu’un cria les instructions en français. Le bateau quitterait bientôt et on nous demandait d’y embarquer dans l’ordre. Il y aurait de la place pour tout le monde. Rappelez-vous de prier.

Quand j’avais quitté Abidjan la semaine précédente, j’avais verse les larmes de joie. J’avais habillé ma fille de jeans noir tout neuf, de tennis blancs neuf, un chemisier vert neuf ainsi qu’un pull-over en laine tout aussi neuf. Apres tout, une nouvelle et meilleure vie l’attendait en Europe. Nous joignirent nos mains et priâmes pour la énième fois.

Alors nous sortîmes à travers l’embrasure de notre étroite porte, les sacs lourds pesant sur nos épaules et nos cœurs bouillonnant d’espoir.

Je n’avais pas regardé derrière sur les routes de ce bidonville d’Attécoubé, comme si en le faisant, ça me ferait change d’avis. Enfin, je m’éloignais de ma vie de misère et toutes ces incertitudes qui n’en finissaient jamais. 

Keita et moi quittâmes la Côte d’Ivoire par la petite ville de Zegoua à la frontière avec le Mali. Du Mali, nous passâmes par le Sénégal et puis la Libye.

Je serais bientôt sur le bateau sur mon chemin vers l’Europe. Je réfléchissais joyeusement quand mes yeux croisèrent le regard autant heureux d’une femme somalienne. Assis à ses pieds, presqu’accrochés à elle, se trouvaient deux enfants plus jeunes que Keita. Nos religions, cultures et pays étaient différents mais nous étions unis par un espoir d’un avenir meilleur.

Nos vies étaient dans les mains de ces hommes qui avaient pris notre argent et qui maintenant, avaient nos vies dans leur bateau..

Il était grand temps d’embarquer dans le bateau.

La femme somalienne et moi nous regardâmes encore une fois et nos lèvres s’étirèrent en un demi-sourire.

Dans ces sourires, était inscrit l’espoir pour nous mêmes et nos enfants. Ma mère avait toujours dit que quand on perd l’espoir, la vie s’arrête.

NOTE:

 

  • Aminata est un personnage fictif qui représente la réalité de l’expérience de milliers de migrants Africains
  • 3,149: Le nombre de migrants qui ont perdu la vie en 2014 en essayant de traverse la Méditerranée.
  • 22,000: Le nombre de personnes qui ont péri depuis l’an 2000.
  • 150,000: Le nombre de personnes qui ont été sauvées en 2014.
  • 36,000: Le nombre de migrants qui ont atteint les cotes européennes depuis Janvier 2015.
Tuesday, 18 August 2015 00:00

Les vacances d’une féministe!

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Il est Mardi. Un mardi ensoleillé, un mardi chaud et brûlant. Le téléphone que Céline tenait à la main sonna et elle le contempla come une œuvre accrochée à un mur. Son cerveau oublia de lui rappeler que généralement quand un téléphone sonne; il faut se dépêcher à décrocher. Céline reste debout au milieu du marché bruyant de Kimironko où elle avait accompagné une amie Malawienne à acheter des pagnes. Sa décision est prise: Elle est fatiguée, fatiguée au point de ne pas prendre un appel.

Dans une société Rwandaise où la culture jouait encore plus sur les valeurs des femmes, la vie n’était facile pour elles. Récemment, Céline avait travaillé si dur qu’elle avait senti son corps lâcher. Travailler dans une société qui donnait encore privilège aux hommes n’était pas un cadeau. Même si la loi sur la promotion de la femme était on ne peut plus clair. Dans chaque institution, au moins un tiers des employés  devrait être des femmes et le parlement Rwandais comptait plus de femmes que n’importe quel pays du monde: parmi les représentants du people, elles étaient 64%. Mais la femme devait prouver qu’elle était à la même hauteur intellectuelle que ses collègues masculins. Ceci pour éviter de donner une faille aux hommes qui diraient :

-          Regarde, le gouvernement vous a donné du pouvoir mais vous ne savez même pas vous en servir !

Ce même mardi, Céline décida d’emballer ses affaires et d’aller prendre les vacances loin de la vie mouvementée de Kigali. Elle n’avait pas encore une destination en tête mais la plage du Lac Kivu à Gisenyi semblait être la plus tentante.

Elle aurait voulu être en compagnie d’une amie pour bavarder et rire de simples banalités de vie.  Mais faute d’amie, elle embarquera des bouquins qui étaient l’autre plus grand amour de sa vie.

Elle passa à la librairie Ikirezi pour se ravitailler mais elle savait qu’elle n’avait pas besoin d’acheter de nouveaux livres car elle en avait encore, couverts d’une épaisse couche de poussière qu’elle n’avait pas encore lus. Mais elle voulait se gâter ce mardi. Les américains appelant ça du  “ self-care”. Ensuite, elle parcourt les magasins dans le quartier de Remera pour une chasse aux galettes de beurre qu’elle aimait croustiller, en vain.

Apres avoir expliqué à sa famille, la décision “égoïste” de prendre des vacances en solo, elle monta sur une moto et se dirigea vers la gare de Nyabugogo.

Il était 6h05 du soir quand le long coaster blanc de Virunga l’embarqua vers Gisenyi. Le trajet dura trois heures et vingt quatre minutes. Ayant prévu de séjourner à l’Auberge Saint Nicholas, elle n’avait pas imaginé qu’ils pourraient afficher complet. Quelle déception ! La jeune fille se traita d’idiote mais elle voulait improviser ses vacances, c’est pourquoi elle n’avait pas appelé pour réserver une chambre de dix  mille francs. Celles disponibles étaient de cinq mille mais elle savait pour y avoir séjourné, qu’elles étaient minuscules. On dirait qu’elles avaient appartenu aux prêtres. Elle voulait se gâter ce soir, elle ne voulait pas s’enfermer dans cette petite cage qui lui donnait l’impression d’être en prison.

A la réception, la télévision nationale diffusait les nouvelles en Français, ce qui voulait dire qu’il était aux alentours de 22 heures. Une femme assise  à côté du réceptionniste, en chargeant son ordinateur, dévisagea Céline de la tête aux pieds. Son regard était plus que tranchant. Pendant quelques secondes, Céline se sentit jugée, scrutée au laser, étudiée au microscope. Le regard de la femme hésita de la qualifier d’une employée qui venait pour un séminaire ou d’une pute qui venait voir un gigolo. Céline ne discernait pas bien son verdict. Mais il était très clair que la femme n’aimait pas les jeunes femmes. En tout cas pas la qualité de Céline.

-          Y a-t-il un autre motel ou je peux passer la nuit? Demanda Céline au réceptionniste, qui d’après son regard ne la jugeait pas, lui.

Il prit son petit Nokia noir au tableau de la couleur d’une paume pourrissante et appela.

-          On va venir te chercher.

Céline n’osa pas demander qui, tellement le regard de la femme la fixait. Les secondes, les minutes passèrent. Le temps semble s’éterniser. Tout à coup, le courant s’en alla, assombrissant la ville de Gisenyi, les pensées de la dame et les craintes de Céline.

Les craintes qu’il se faisait tard même pour un pays sécurisé comme le Rwanda. Elle se demanda si elle n’aurait pas mieux fait de prendre la chambre de cinq mille francs. Mais elle ne voulait pas croiser les hommes aux ventres gras et poilus quand elle irait utiliser les toilettes et douches communes. Elle n’aimait pas voir ces poitrines velues ou les poils étaient souvent crépus!

Elle passa la nuit au Motel Hibiscus. Elle regretta presque d’avoir laissé tous ses appareils électroniques à la maison car des chansons old-school l’auraient bien bercée.

Le lendemain, un Mercredi, vers onze heures du matin, la jeune femme sortit de sa chambre pour une promenade au bord du Lac. Elle croisa un homme quinquagénaire, qui était le propriétaire de la maison et directeur des affaires. A travers son regard sec, elle comprit qu’il désapprouvait son séjour dans le motel. Ses yeux sévères disaient carrément:

-          Je n’aime pas les jeunes filles qui trainent seules dans les motels.

Pour la seconde fois, Céline se sentit jugée. Elle aurait voulu se justifier. Justifier qu’elle n’était pas venue se prostituer ou voler un mari éploré. Elle souhaitait lui dire qu’elle apprenait à dépenser son argent sur son bien-être et apprendre à se faire du plaisir sans rendre des comptes. Elle voulait dire que pendant les quatre années qu’elle avait travaillées, elle avait payé pour les autres: minerval de ses trois frères, médicaments du père et du grand-père, taxes sur leur parcelle, les factures d’eau et d’électricité. Elle voulait s’expliquer car sa vie avait été faite de comptes à rendre.

Mais au lieu de ça, Céline tendit les clés de sa chambre au vieil homme et sortit. Elle se promena le long de la route qui serpentait le Lac Kivu. Elle aurait voulu écouter John Legend durant cette marche. Mais elle écouta le bruit de la brise et le chuchotement des branches d’arbres, elle écouta les vagues qui s’abattaient sur les rochers du bord de Kivu. Elle ne prêta pas oreille au sifflement admiratif d’un vieux blanc pervers alerté par sa robe légère que le doux vent soulevait par moments. Elle n’écouta pas non plus les chargeurs de vélos qui se baignaient en se flottant vigoureusement avec du savon. Elle fit ravi de constater leurs torses n’étaient pas encore poilus comme ceux des hommes de l’Auberge Saint Nicholas. Les chargeurs invitaient Céline à venir les frotter le dos.

Elle écouta plutôt le son du battement de son cœur qui faisait paix avec les eaux du Lac. Elle sentit ses neurones se détendre à la seule vue de ce Kivu qui avait avalé tant de vies humaines. Elle fit la paix avec son esprit quelque peu tourmenté par les jugements des gens. Elle enfonça ses doigts dans son petit sac à main fait de coton, elle y tira une bouteille en plastique de Stoney, une boisson au gingembre qu’elle avait acheté à Kigali.

La balade lui prit toute une heure pour arriver à la plage de Tam-Tam. Elle y commanda une eau gazeuse, un plat de frites et brochettes. Du même sac, elle tira un des livres qu’elle avait acheté à la Librairie Ikirezi : Comment cuisiner son mari a l’Africaine, écrit par la franco-camerounaise Callixte Beyala. Elle savoura les pages de ce petit livre passionnant.

Elle n’avait emporté que la littérature africaine. Pendant qu’elle croquet frite après frite et savourait les pages de son livre; elle laissa le vent du lac laver tous les soucis de sa tête, elle sentit les rides microscopiques de sa fatigue disparaître une après une autre. La fraîcheur de sa jeunesse était revenue quand elle rentra faire une sieste de l’après-midi.

Son dîner, elle le prit  à la Corniche où des businessmen mangeaient du foufou de manioc et de la sauce de viande grasse. L’un d’entre eux, aux manières vulgaires, demanda à Céline si elle voulait qu’il la rejoigne, en humectant sa grosse langue sur ses deux lèvres.

Elle déclina poliment l’offre avec un sourire forcé. Apres avoir lu pour la énième fois tout le chapitre de Proverbes dans la Sainte Bible, elle termina son assiette de spaghetti bolognaise accompagné d’une petite assiette de fromage râpé. Elle prit une moto, quitta la Corniche et rentra.

Le regard du propriétaire des lieux, François, s’adoucit légèrement en voyant Céline rentrer avant 19 heures et seule.

Le réceptionniste du Hibiscus l’accueillit avec un grand sourire qui illuminait chaque partie de son visage, dévoilant au passage de dents d’une blancheur éclatante, collées les unes autres comme les grains de maïs. Avec timidité, il osa demander:

-          Mais vous nous visitez d’où, Mademoiselle?

-           De Kigali.

Son visage expressif ne cacha pas son étonnement. Céline savait que si elle avait dit “ Je vis en Europe mais je suis en vacances au Rwanda et je visite Gisenyi”, ça aurait balayé tous les préjugés que les gens avaient en tête. Elle ne cherchait pas à rendre les choses plus simples. Elle s’imagina l’outrage sur le visage de François, s’il venait de découvrir qu’elle avait apporté un fond de vin rouge dans une bouteille verte. Certainement qu’il la qualifierait de délinquante. Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire amusé.

Le lendemain, un Jeudi, elle s’assit dans la cour de Hibiscus, que les fleurs ou plutôt les arbres ornementaux embellissait, elle lit Femme noire Femme nue de la même auteure. Vers midi, elle se dirigea vers Tam Tam où elle savoura les isambaza du lac Kivu avec frites. Elle lut « Le bonheur retrouvé » d’une écrivaine Rwandaise Ingabire Nicole. De la plage, elle prit une moto pour la gare. De la gare, elle prit le bus de  Virunga et retourna au cours de sa vie dans la capitale.

Au chemin du retour, elle s’imagina sa meilleure amie lui demander les nouvelles des vacances. Et elle savait déjà quoi lui répondre:

-          Oui, elle l’aurait fait ce voyage toute seule, elle aurait défié les lois culturelles qui empêchaient une fille de partir en vacances seule, elle les aurait bu ses délicieuses gorges de vin rouge qu’elle adorait, elle aurait savouré de petits poisons frais, elle les aurait lus ces livres captivants, elle aurait dépensé son salaire sur son bien-être, elle aurait connu le repos et la paix avec soi-même.

-          Non, elle n’avait pas dansé la rumba congolaise dans les hôtels de Gisenyi, elle n’avait pas rencontré un prince charmant….

 

Mais elle avait passé de bonnes vacances, des vacances d’une vraie féministe !

Il était 18 heures du soir, Alice et Nadia parcouraient  la petite distance qui séparait leurs petites maisons à côté  des bars de Migina. Elles montaient lentement en bavardant, sans se presser car  cette nuit-là n’allait pas être très différente de celles qu’elles avaient connues.

Alice, la plus âgée avait 42ans, était bien ronde et  avait une peau dont le teint était difficile à décrire. Son visage semblait être plus brun qu’ailleurs sur son corps grâce aux  éclaircissants qu’elle avait toujours utilisés et qui avaient la réputation de réussir avec certaines parties du corps que le reste. Elle portait une robe trop moulante, de couleur rougeâtre,  qui laissait communiquer un message clair. Le regard de ses voisins et celui des passants semblaient lui dire que c’était choquant pour une femme et  une mère de son âge de se déshabiller ainsi.

Son amie Nadia, elle,  venait de fêter ses 27 ans. Les deux femmes s’étaient  rencontrées huit ans auparavant lorsque Nadia avait emménagé à Migina, en essayant de fuir un client devenu trop possessif et agressif dans son ancien quartier.

A cette époque, c’était Alice qui l’avait aidé à recommencer sa vie dans ce vieux quartier où elle ne connaissait personne. Elle lui avait montré le petit marché du quartier, le robinet où puiser de l’eau et l’avait présentée aux autres femmes des environs.

 Migina se trouvait à Remera, un des coins de ce vieux  quartier de Kigali  bien connu pour la prostitution. C’était un quartier comme tant d’autres, qui se trouvait juste en face du stade national Amahoro. Il était surtout composé de bars installés dans de vieilles maisons basses que l’on avait tant bien que mal essayé de rénover avec des peintures extravagantes sur les murs et les carreaux dernier cri au sol.  C’était en fait une longue chaîne de bars sur la route principale. A part les bars, un peu plus loin de la route, il y avait d’autres petites maisons d’une seule chambre à coucher, celles qu’Alice et Nadia avaient les moyens de louer. Il y avait également de grandes maisons cadastrales ici et là, avec des toits pointus comme s’ils étaient faits ainsi pour faire glisser la neige. Seulement, à Kigali, il ne neigeait jamais.

Malgré la banalité de ce quartier, c’était avec un malaise presque palpable que la plupart des gens prononçaient son nom à cause de la réputation lié à cette prostitution qui s’y pratiquait.

La prostitution était très condamnée par  la religion et les valeurs morales et culturelles. Bien qu’elle fût un phénomène social aussi vieux que le monde,  c’était un problème que la société et la communauté avaient tendance à passer sous silence comme l’avaient si bien souligné Melissa Farley et Vanessa Kelly dans leur article «  La violence infligée aux femmes prostituées » publié en 2000.

Alors que le  regard des inconnus désapprouvait rapidement la tenue d’Alice, plusieurs yeux s’attardaient plus sur la jeune Nadia. Avec sa mini-jupe, un haut qui dévoilait la grande partie de sa poitrine majestueuse, des tresses rosâtres qui arrivaient presque à la taille et un maquillage extravagant, Nadia provoquait toutes sortes de réactions. Certains affichaient le dégout, surtout les femmes et les chrétiens, d’autres la pitié ou encore la peur comme s’ils étaient en face du Commandant en Chef de l’enfer. D’autres personnes chuchotaient  entre elles en leur montrant du doigt :

- ‹‹ Dore indaya ziragiye›› -Voici les putes qui s’en vont.

 Cela faisait partie de la vie quotidienne de ces deux femmes, c’était une composante  inévitable de leur calvaire.

‹‹ La vie est  tellement injuste, disait Alice à Nadia.  Je ne comprends pas pourquoi c’est nous  que tout le monde juge. Tiens, par exemple, l’autre jour Sophie se faisait une joie de me dire que les prostituées seront les premières à entrer  en enfer à cause de notre obscénité répugnante. Je ne sais pas pourquoi le mari de son amie, lui n’ira pas chez le diable alors qu’hier j’ai passé la nuit avec lui !››

‹‹ Tu parles !›› rétorqua Nadia. ‹‹ J’ai  eu dans mon lit des catholiques portant des chapelets, des protestants avec une bible, des musulmans en robe de prières, des hommes d’influence et des délinquants, la plupart d’entre eux mariés !  Et pourtant, c’est moi seule la maudite alors que je n’ai jamais eu un extraterrestre comme client !››

Les deux laissèrent échapper un rire complice. Chaque fois qu’Alice entendait le chuchotement des gens, elle se rappelait de tous les noms qu’on l’avait traité: indaya, mabeshu, imbwebwe, ikirumbo, kazarusenya, imbuku, igihararumbu,…

C’était une éternelle voix qui trottinait dans sa tête  pour lui rappeler qu’elle n’était pas comme d’autres femmes. D’ailleurs, elle ne se souvenait pas de la dernière fois que quelqu’un l’avait dignement appelé une femme ou un être humain.

La plupart des gens dans la société avaient des idées préconçues à l’égard  des prostituées et n’arrivaient pas à  les voir comme des citoyens avec les droits. Une étude menée en 1995 par Miller et Schwartz avait révélé certains de ces préjugés. Par exemple, les gens pensaient que les prostituées ne pouvaient pas être violées ; que ça ne causait pas de dommage aux prostituées d’êtres harcelées ou battues ; qu’elles n’avaient que ce qu’elles méritaient  et que toutes les prostituées étaient les mêmes.

Alice avait un sang-froid que Nadia lui enviait. Elle n’avait pas peur de parler chaque fois qu’elles avaient des ennuis. Par exemple un jour, elle avait répliqué à une jeune fille qui venait de les appeler putes:

 - ‹‹ Indaya ni nyoko, wa kiburabyenge we›› -La trainée c’est ta mère, espèce d’idiote !

Ça, c’était une chose qu’elle  avait regretté juste après car l’homme avec la jeune fille s’était dirigé vers Nadia  visiblement pour venger sa copine. Comme toujours, Nadia avait été sauvée par ses jambes et une connaissance parfaite  de son quartier. Quand elle s’y faufilait, personne ne pouvait la suivre.

À cause de ce petit incident, Nadia  était retournée chez elle pour  essayer de se calmer un peu. Elle sentait un anticyclone de tristesse l’envahir, comme si un mur  se formait et se refermait autour d’elle pour l’empêcher de respirer. Elle voyait alors le film de sa vie défiler devant ses yeux. Elle était née dans une famille ordinaire de la campagne à Ruhango. Elle avait les deux parents, trois frères et quatre sœurs. Quand elle était adolescente, les gens parlaient de la ville, comment tout  était beau là bas, les gens, les maisons et surtout de la facilité avec laquelle on pouvait se faire de l’argent.  Elle décida alors de tenter cette aventure, de mesurer sa chance et d’échapper à la misère de la campagne.

Elle trouva du travail comme  domestique, mais elle déchanta très rapidement. Le salaire de 5000 Frw (7 dollars) qu’on lui payait n’équivalait pas aux promesses de prospérité qui l’avaient séduite. Avec cet argent, elle ne pouvait pas envoyer quelque chose à sa famille ni satisfaire ses besoins.  Ses amies du quartier lui parlèrent d’une manière plus sûre de gagner de l’argent et de réaliser ses rêves. Elles lui proposèrent même de venir habiter avec elles. Un soir, l’une des amies lui donna des habits plus voyants, superposa des couches de maquillage, un peu trop à son goût.

Elle lui dit alors:

‹‹Maintenant tu es présentable, tout ce qu’il te faut, c’est de me ravaler cet air perdu, et de sourire››.

Nadia acquiesça sans trop comprendre ce qui allait se passer. Elle avait alors 17 ans. Elle alla se poster tout près de la route, le regard baissé et le corps paralysé par le froid. Un client la choisit, ses camarades furent les négociations à sa place et lui demandèrent d’aller avec le client. Ils partirent mais Nadia ignorait ce qui l’attendait  jusqu’ à ce qu’ils arrivent dans la chambre. Ce fut sa première fois et chaque fois que la jeune femme réveillait en  cauchemar, c’était la brutalité cette nuit qu’elle revivait.

Il était bien connu que la prostitution avait des conséquences néfastes sur la  santé physique et mentale des prostituées. Par exemple, elles avaient plus de chances d’attraper les maladies sexuellement transmissibles, le cancer du col de l’utérus ou l’hépatite. Elles souffraient également des troubles psychologiques comme le traumatisme, les problèmes d’identité, les difficultés émotionnelles et relationnelles. En outre, elles abusaient de l’alcool et de la drogue pour faire face à la détresse inhérente à leur travail. 

Ça faisait une heure qu’Alice circulait près des bars pour essayer d’attirer un client  mais en vein. Elle se disait que c’était  à cause se son âge, les clients voulaient la fraîcheur de la jeunesse. Elle décida de retourner voir Nadia qui n’était pas revenue à son stand. Elle se disait qu’elle  était probablement en train de sombrer comme elles appelaient ça. Elle, elle comprenait, elle avait vécu la même chose, lorsqu’à l’âge de 10 ans, un voisin l’avait attiré dans la brouisse pour la violer. Son agresseur avait été arrêté  mais sa vie avait basculé. Depuis lors, elle n’a jamais été la même personne, le monde n’a jamais été le même.

Le cas d’Alice n’est pas isolé. Plusieurs études réalisées dans des pays différents montrent que les prostituées étaient souvent victimes de violence dans leur enfance. Par exemple, une étude menée par  Giobbe en 1991 avait révélé que 90% des femmes prostituées avait été abusées physiquement, 74 % avaient été  sexuellement agressées dans leurs familles dont 50%  qui avaient été également abusées par des gens sans lien sanguin.  Ceci suggérait que les prostituées étaient des victimes d’une violence continue. Dans une autre étude faite Aux Etats Unis en 1996, Cathy Spatz Wisdom et Joesph B. Kuhns  avaient trouvé que les enfants abusés physiquement et/ou sexuellement et des enfants négligés étaient prédisposés à  la prostitution plus tard dans la vie comparativement aux autres enfants qui n’avaient pas eu de tels problèmes.

Quand Alice arriva chez Nadia, elle frappa trois  fois consécutives à la porte, c’était leur code. Elle ne pouvait pas s’empêcher d’avoir le froid dans le dos chaque fois qu’elle posait ses yeux sur Nadia car elle représentait parfaitement tout le danger qu’elles encouraient chaque jour. L’un des yeux de Nadia  était resté  rouge et anormalement écarquillé après  avoir reçu un coup violent d’un client. Elle avait également quatre grosses cicatrices,  un  au milieu  du nez, trois autres allant de l’épaule jusqu’au poignet. Deux ans auparavant, il y avait eu des meurtres de prostituées, 6 étaient mortes dans leur quartier, tuées par les clients. Nadia l’avait échappé belle car le client qui avait voulu la tuer avec un bistouri n’avait pas réussi à bien viser les veines dont le saignement aurait été fatal.

A part une histoire de violence commune chez les prostituées, ces femmes subissaient la violence au quotient. Selon Vanwernbeeck  dans une étude  menée en 1994  avec les prostituées au Pays Bas, 60% de des prostituées  avaient été abusées physiquement par les clients, 70% avaient subi des menaces verbales d’agression physique, 40 % des abus sexuels, enfin 40 % d’entre elles avaient été forcées à entrer dans la prostitution par  des personnes connues. Green , S. T. et ses collègues, dans une étude publiée en 1993, ont pareillement rapporté que le problème majeur auquel faisaient face les prostituées de Glasgow était la violence de la part de leur clientèle. Le  viol étant une monnaie courante.

Depuis prés de deux heures, Nadia et Alice sirotaient en silence l’alcool au bar où elles s’étaient rendues. Ce soir, elles n’allaient pas travailler, elles allaient juste boire pour essayer d’oublier. Ce soir-là,  elles n’avaient plus la force ni la volonté de discuter d’un plan pour sortir de cette misère et danger perpétuel, de donner un bon exemple et un meilleur avenir à leurs filles. Elles n’avaient plus la confiance en elles-mêmes ni en la vie. Elles pensaient à leurs amies qui avaient eu l’opportunité d’apprendre la couture pour gagner un peu d’argent loyalement mais certaines étaient revenues dans leurs coins sur les ruelles de Migina peu de temps après. Pour elles, il devenait évident qu’elles étaient condamnés pour de bon. Avant de quitter Nadia, Alice se leva et lui dit dans un long soupir :

 ‹‹ Si seulement les autres pouvait voir l’humanité en nous !››

 

La prostitution se présentait sous plusieurs formes dont la majorité des victimes étaient des femmes. Bien que ce métier fût un phénomène de longue de date dans la société humaine, peu d’attention y était accordée. Les prostituées étaient tellement diabolisées qu’on arrivait jusqu'à oublier que elles étaient non seulement des personnes mais aussi des victimes la plupart du temps et que leurs les droits fondamentaux devraient être défendus. La société devrait  prendre conscience de ce problème et apporter une assistance médicale, psycho-sociale et financière à Alice et Nadia afin qu’elles puissent s’extirper d’une situation aussi pénible que complexe. Ce soir- là, les deux femmes vidèrent leurs verres de bière et les laissèrent sur le comptoir. Epaule contre épaule, elles rentrent à la maison comme deux sœurs. -

C’était un beau matin de Septembre; il n’avait pas plu et il n’y avait pas trop de soleil. C’était un beau matin pour un trajet sur un taxi-moto, un matin comme il y en avait  tellement à Kigali. Je m’habillai vite et sortis de la maison, sachant qu’il m’attendait sur la route. Lui, c’était mon “taxi-motard”, Saïd. Il avait la quarantaine, les  joues d’un chérubin et un sourire candide. Il était connu dans le quartier, comme étant l’un des plus sages et des plus âgés aussi.

 “Bonjour” m’a –t-il dit, “Tu as failli être en retard aujourd’hui”.

 Saïd était toujours vaillant, comme le serait un bon père, ou un de ces maîtres d’écoles du village. Je suis montée vite et la moto a décollé, poussant de petits bruits dans la petite brume qui se dissipait et soulevant par occasion de fines trainées de poussière.

Les taxi-motos dans une ville comme Kigali, étaient d’une importance capitale; dans une ville où la plupart de citoyens étaient issus des classes moyennes et pauvres, et dont les réseaux routiers et itinéraires de transport public étaient peu développés. La plupart des Kigalois faisaient  recours aux taxi-motos pour aller travailler, arriver à temps a un rendez-vous galant ou s’assurer que sa femme enceinte avait moyen d’aller à l’hôpital. Mais la pénurie des moyens de transport public à Kigali n’était pas la seule raison de la présence des motos à Kigali; conduire un taxi-moto étaient l’un des moyens les plus sûrs et  rapides de se sortir de la pauvreté pour les jeunes hommes venant surtout de la campagne.

 Selon une étude conduite en 2012 par l’université Brunel, il y avait 10 486 taxi-motards enregistrés dans la ville de Kigali et 47 187 personnes dépendent de ces taxi-motards, ce qui signifie 4, 5 % de la population citadine. La plupart de ces taxi-motards (86.4%) ont entre 18 et 35 ans.

Si vous entendez parler d’un taxi-motard dans les médias ou les rapports de police, ça sera souvent lié à un accident horrible et souvent causé par la faute du motard.

Mais comme beaucoup d’autres, Saïd, le taxi-motard vétéran,  s’est sorti de la pauvreté grâce à sa moto.

 Saïd me parla de sa vie et de ses rêves. Il me parla de ses trois enfants qui vivaient dans une contrée dans l’Est du pays avec sa femme. Il me raconta ses plus beaux jours tout comme les pires.

“J’ai commencé avec un vélo que je louais dans mon village. J’allais puiser de l’eau pour les gens, et au retour, j’étais payé. Je faisais en sorte de faire le plus de tours possibles, et j’économisais le peu que je gagnais. Je travaillais très fort et j’étais honnête, j’avais de plus en plus de clients réguliers. Des fois, je rendais service aussi, et on me rendait la pareille.” me raconta Saïd un jour.

“Au bout d’une année, j’avais économisé assez pour m’acheter un vélo usagé. Alors j’ai commencé à travailler sur mon propre compte. Pour un bidon de 20 litres, je demandais 100 francs rwandais (0,13$). Et comme les gens commençaient à construire des maisons ; petit à petit je touchais plus de bénéfices. Un vélo n’avait pas besoin d’essence, et ma  région était relativement plate donc facile à pédaler. La vie était de plus en plus facile!”.

Saïd, en taxi-motard expérimenté, conduisait doucement et se gardait de faire des erreurs qui pourraient lui être fatales. Il se levait à l’aube chaque matin, chaque jour, ne travaillait que jusqu’à 20h pour sa sécurité  et jamais en dehors de la ville. Toutes les deux semaines, il rendait visite à sa famille qu’il avait laissée à la campagne.

Nous arrivâmes à mon travail, je descendis de la moto très vite, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir pour qu’il me reconduise à la maison, comme nous le faisions presque chaque jour.

La journée fut chaude et il me tarda de rentrer. A Kigali, la plupart du temps, quand on montait un taxi-moto, et qu’on était quelqu’un qui se souciait de la sécurité routière (parce qu’il y en avait qui ne s’attardaient pas sur ce genre de sujet puisque pour eux tout n’était que volonté divine), on demandait au motard de conduire lentement,  dans la norme acceptable. 

À Kigali, les accidents de moto étaient monnaie courante et ils causaient beaucoup de dégâts tant matériels qu’humains. Alors quand on  réussissait à trouver quelqu’un de raisonnable, quelqu’un qui ne prenait pas toutes les routes pour des pistes de motocross comme Saïd, on s’accrochait à lui. À Kigali encore, vous trouviez la plupart de bons taxi-motards occupés aux heures de pointe du matin et soir parce qu’ils avaient des clients réguliers. Et moi, je faisais partie de la clientèle régulière de Saïd, le motard sage du quartier. Le soir, à l’heure doré quand le soleil se coucha derrière les collines et que mille lumières commençaient à illuminer la ville, il vint et nous reprîmes notre discussion du matin où il me parlait de son aventure.

 “Au bout de deux ans à vélo, je me suis acheté une moto pour faire le taxi, et je me suis installé à Kigali. Je savais qu’il fallait être prudent sur la route. Mais plus le temps passe, plus il y a de motos. Et avec ça, c’est de plus en plus complexe comme travail. Mais encore avec de la discipline, on peut gagner 150 000Frws (206$)  par mois, si la moto vous appartient, parce qu’il y a aussi ceux qui conduisent pour les autres ”.

Ce montant était égal au salaire moyen d’un enseignant d’une école secondaire. Saïd se tut le temps de négocier un virage à côté des feux rouges de SOPETRAD.

 “Il faut aussi rester sobre, et se garder de la mauvaise compagnie. Il faut se souvenir de laisser quelque chose pour investir dans un compte bancaire ou une vache. Pendant les week-ends, je loue ma moto à un muzungu, qui l’utilise pour des activités récréatives et il me donne un beau paquet d’argent”.

Encore une fois, il garda un moment de silence pour couper un appel téléphonique.

« Tu vois, j’ai commencé à travailler dans Kigali, il y a dix ans. Maintenant mes enfants vont à l’école, ma femme s’occupe de nos trois vaches et ce qu’elles produisent, ce qui nous fait encore plus de revenues. A Kigali, je loue une petite chambre pas chère, dans un quartier pas cher. Ainsi, j’économise, j’investis, et j’avance dans la vie. Maintenant mon rêve, c’est de m’acheter un minibus pour faire le taxi, et comme ça, je retournerai vivre chez moi avec ma famille, et je travaillerai sur la route Kigali-Kayonza”.

Deux mois après, Saïd m’avait dit qu’il ne m’amènerait plus au travail, qu’il avait finalement acheté son taxi-minibus, et qu’il retournait chez lui, vivre avec sa famille.

“Tu sais, je suis assez fier de ce que je suis aujourd’hui. Je n’ai pas fait d’études, mais je gagne honnêtement ma vie. Tout est une question de rêver, travailler dur, être déterminé à tracer son chemin et à accomplir sa destinée”.

 

Aujourd’hui, avant de prendre un taxi-moto, je pense à Saïd, et je sais qu’ici dehors la plupart sont comme lui; ils font tout pour s’en sortir et se construire une vie meilleure. J’attends tranquillement, et je remercie ce héros de tout le jour, qui m’a encore montré que nos vies valaient la peine d’être vécues, et que comme on dit, c’est la faux qui paye les prés.