Saïd, un motard et un héros de chaque jour

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C’était un beau matin de Septembre; il n’avait pas plu et il n’y avait pas trop de soleil. C’était un beau matin pour un trajet sur un taxi-moto, un matin comme il y en avait  tellement à Kigali. Je m’habillai vite et sortis de la maison, sachant qu’il m’attendait sur la route. Lui, c’était mon “taxi-motard”, Saïd. Il avait la quarantaine, les  joues d’un chérubin et un sourire candide. Il était connu dans le quartier, comme étant l’un des plus sages et des plus âgés aussi.

 “Bonjour” m’a –t-il dit, “Tu as failli être en retard aujourd’hui”.

 Saïd était toujours vaillant, comme le serait un bon père, ou un de ces maîtres d’écoles du village. Je suis montée vite et la moto a décollé, poussant de petits bruits dans la petite brume qui se dissipait et soulevant par occasion de fines trainées de poussière.

Les taxi-motos dans une ville comme Kigali, étaient d’une importance capitale; dans une ville où la plupart de citoyens étaient issus des classes moyennes et pauvres, et dont les réseaux routiers et itinéraires de transport public étaient peu développés. La plupart des Kigalois faisaient  recours aux taxi-motos pour aller travailler, arriver à temps a un rendez-vous galant ou s’assurer que sa femme enceinte avait moyen d’aller à l’hôpital. Mais la pénurie des moyens de transport public à Kigali n’était pas la seule raison de la présence des motos à Kigali; conduire un taxi-moto étaient l’un des moyens les plus sûrs et  rapides de se sortir de la pauvreté pour les jeunes hommes venant surtout de la campagne.

 Selon une étude conduite en 2012 par l’université Brunel, il y avait 10 486 taxi-motards enregistrés dans la ville de Kigali et 47 187 personnes dépendent de ces taxi-motards, ce qui signifie 4, 5 % de la population citadine. La plupart de ces taxi-motards (86.4%) ont entre 18 et 35 ans.

Si vous entendez parler d’un taxi-motard dans les médias ou les rapports de police, ça sera souvent lié à un accident horrible et souvent causé par la faute du motard.

Mais comme beaucoup d’autres, Saïd, le taxi-motard vétéran,  s’est sorti de la pauvreté grâce à sa moto.

 Saïd me parla de sa vie et de ses rêves. Il me parla de ses trois enfants qui vivaient dans une contrée dans l’Est du pays avec sa femme. Il me raconta ses plus beaux jours tout comme les pires.

“J’ai commencé avec un vélo que je louais dans mon village. J’allais puiser de l’eau pour les gens, et au retour, j’étais payé. Je faisais en sorte de faire le plus de tours possibles, et j’économisais le peu que je gagnais. Je travaillais très fort et j’étais honnête, j’avais de plus en plus de clients réguliers. Des fois, je rendais service aussi, et on me rendait la pareille.” me raconta Saïd un jour.

“Au bout d’une année, j’avais économisé assez pour m’acheter un vélo usagé. Alors j’ai commencé à travailler sur mon propre compte. Pour un bidon de 20 litres, je demandais 100 francs rwandais (0,13$). Et comme les gens commençaient à construire des maisons ; petit à petit je touchais plus de bénéfices. Un vélo n’avait pas besoin d’essence, et ma  région était relativement plate donc facile à pédaler. La vie était de plus en plus facile!”.

Saïd, en taxi-motard expérimenté, conduisait doucement et se gardait de faire des erreurs qui pourraient lui être fatales. Il se levait à l’aube chaque matin, chaque jour, ne travaillait que jusqu’à 20h pour sa sécurité  et jamais en dehors de la ville. Toutes les deux semaines, il rendait visite à sa famille qu’il avait laissée à la campagne.

Nous arrivâmes à mon travail, je descendis de la moto très vite, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir pour qu’il me reconduise à la maison, comme nous le faisions presque chaque jour.

La journée fut chaude et il me tarda de rentrer. A Kigali, la plupart du temps, quand on montait un taxi-moto, et qu’on était quelqu’un qui se souciait de la sécurité routière (parce qu’il y en avait qui ne s’attardaient pas sur ce genre de sujet puisque pour eux tout n’était que volonté divine), on demandait au motard de conduire lentement,  dans la norme acceptable. 

À Kigali, les accidents de moto étaient monnaie courante et ils causaient beaucoup de dégâts tant matériels qu’humains. Alors quand on  réussissait à trouver quelqu’un de raisonnable, quelqu’un qui ne prenait pas toutes les routes pour des pistes de motocross comme Saïd, on s’accrochait à lui. À Kigali encore, vous trouviez la plupart de bons taxi-motards occupés aux heures de pointe du matin et soir parce qu’ils avaient des clients réguliers. Et moi, je faisais partie de la clientèle régulière de Saïd, le motard sage du quartier. Le soir, à l’heure doré quand le soleil se coucha derrière les collines et que mille lumières commençaient à illuminer la ville, il vint et nous reprîmes notre discussion du matin où il me parlait de son aventure.

 “Au bout de deux ans à vélo, je me suis acheté une moto pour faire le taxi, et je me suis installé à Kigali. Je savais qu’il fallait être prudent sur la route. Mais plus le temps passe, plus il y a de motos. Et avec ça, c’est de plus en plus complexe comme travail. Mais encore avec de la discipline, on peut gagner 150 000Frws (206$)  par mois, si la moto vous appartient, parce qu’il y a aussi ceux qui conduisent pour les autres ”.

Ce montant était égal au salaire moyen d’un enseignant d’une école secondaire. Saïd se tut le temps de négocier un virage à côté des feux rouges de SOPETRAD.

 “Il faut aussi rester sobre, et se garder de la mauvaise compagnie. Il faut se souvenir de laisser quelque chose pour investir dans un compte bancaire ou une vache. Pendant les week-ends, je loue ma moto à un muzungu, qui l’utilise pour des activités récréatives et il me donne un beau paquet d’argent”.

Encore une fois, il garda un moment de silence pour couper un appel téléphonique.

« Tu vois, j’ai commencé à travailler dans Kigali, il y a dix ans. Maintenant mes enfants vont à l’école, ma femme s’occupe de nos trois vaches et ce qu’elles produisent, ce qui nous fait encore plus de revenues. A Kigali, je loue une petite chambre pas chère, dans un quartier pas cher. Ainsi, j’économise, j’investis, et j’avance dans la vie. Maintenant mon rêve, c’est de m’acheter un minibus pour faire le taxi, et comme ça, je retournerai vivre chez moi avec ma famille, et je travaillerai sur la route Kigali-Kayonza”.

Deux mois après, Saïd m’avait dit qu’il ne m’amènerait plus au travail, qu’il avait finalement acheté son taxi-minibus, et qu’il retournait chez lui, vivre avec sa famille.

“Tu sais, je suis assez fier de ce que je suis aujourd’hui. Je n’ai pas fait d’études, mais je gagne honnêtement ma vie. Tout est une question de rêver, travailler dur, être déterminé à tracer son chemin et à accomplir sa destinée”.

 

Aujourd’hui, avant de prendre un taxi-moto, je pense à Saïd, et je sais qu’ici dehors la plupart sont comme lui; ils font tout pour s’en sortir et se construire une vie meilleure. J’attends tranquillement, et je remercie ce héros de tout le jour, qui m’a encore montré que nos vies valaient la peine d’être vécues, et que comme on dit, c’est la faux qui paye les prés.

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