Les vacances d’une féministe!

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Il est Mardi. Un mardi ensoleillé, un mardi chaud et brûlant. Le téléphone que Céline tenait à la main sonna et elle le contempla come une œuvre accrochée à un mur. Son cerveau oublia de lui rappeler que généralement quand un téléphone sonne; il faut se dépêcher à décrocher. Céline reste debout au milieu du marché bruyant de Kimironko où elle avait accompagné une amie Malawienne à acheter des pagnes. Sa décision est prise: Elle est fatiguée, fatiguée au point de ne pas prendre un appel.

Dans une société Rwandaise où la culture jouait encore plus sur les valeurs des femmes, la vie n’était facile pour elles. Récemment, Céline avait travaillé si dur qu’elle avait senti son corps lâcher. Travailler dans une société qui donnait encore privilège aux hommes n’était pas un cadeau. Même si la loi sur la promotion de la femme était on ne peut plus clair. Dans chaque institution, au moins un tiers des employés  devrait être des femmes et le parlement Rwandais comptait plus de femmes que n’importe quel pays du monde: parmi les représentants du people, elles étaient 64%. Mais la femme devait prouver qu’elle était à la même hauteur intellectuelle que ses collègues masculins. Ceci pour éviter de donner une faille aux hommes qui diraient :

-          Regarde, le gouvernement vous a donné du pouvoir mais vous ne savez même pas vous en servir !

Ce même mardi, Céline décida d’emballer ses affaires et d’aller prendre les vacances loin de la vie mouvementée de Kigali. Elle n’avait pas encore une destination en tête mais la plage du Lac Kivu à Gisenyi semblait être la plus tentante.

Elle aurait voulu être en compagnie d’une amie pour bavarder et rire de simples banalités de vie.  Mais faute d’amie, elle embarquera des bouquins qui étaient l’autre plus grand amour de sa vie.

Elle passa à la librairie Ikirezi pour se ravitailler mais elle savait qu’elle n’avait pas besoin d’acheter de nouveaux livres car elle en avait encore, couverts d’une épaisse couche de poussière qu’elle n’avait pas encore lus. Mais elle voulait se gâter ce mardi. Les américains appelant ça du  “ self-care”. Ensuite, elle parcourt les magasins dans le quartier de Remera pour une chasse aux galettes de beurre qu’elle aimait croustiller, en vain.

Apres avoir expliqué à sa famille, la décision “égoïste” de prendre des vacances en solo, elle monta sur une moto et se dirigea vers la gare de Nyabugogo.

Il était 6h05 du soir quand le long coaster blanc de Virunga l’embarqua vers Gisenyi. Le trajet dura trois heures et vingt quatre minutes. Ayant prévu de séjourner à l’Auberge Saint Nicholas, elle n’avait pas imaginé qu’ils pourraient afficher complet. Quelle déception ! La jeune fille se traita d’idiote mais elle voulait improviser ses vacances, c’est pourquoi elle n’avait pas appelé pour réserver une chambre de dix  mille francs. Celles disponibles étaient de cinq mille mais elle savait pour y avoir séjourné, qu’elles étaient minuscules. On dirait qu’elles avaient appartenu aux prêtres. Elle voulait se gâter ce soir, elle ne voulait pas s’enfermer dans cette petite cage qui lui donnait l’impression d’être en prison.

A la réception, la télévision nationale diffusait les nouvelles en Français, ce qui voulait dire qu’il était aux alentours de 22 heures. Une femme assise  à côté du réceptionniste, en chargeant son ordinateur, dévisagea Céline de la tête aux pieds. Son regard était plus que tranchant. Pendant quelques secondes, Céline se sentit jugée, scrutée au laser, étudiée au microscope. Le regard de la femme hésita de la qualifier d’une employée qui venait pour un séminaire ou d’une pute qui venait voir un gigolo. Céline ne discernait pas bien son verdict. Mais il était très clair que la femme n’aimait pas les jeunes femmes. En tout cas pas la qualité de Céline.

-          Y a-t-il un autre motel ou je peux passer la nuit? Demanda Céline au réceptionniste, qui d’après son regard ne la jugeait pas, lui.

Il prit son petit Nokia noir au tableau de la couleur d’une paume pourrissante et appela.

-          On va venir te chercher.

Céline n’osa pas demander qui, tellement le regard de la femme la fixait. Les secondes, les minutes passèrent. Le temps semble s’éterniser. Tout à coup, le courant s’en alla, assombrissant la ville de Gisenyi, les pensées de la dame et les craintes de Céline.

Les craintes qu’il se faisait tard même pour un pays sécurisé comme le Rwanda. Elle se demanda si elle n’aurait pas mieux fait de prendre la chambre de cinq mille francs. Mais elle ne voulait pas croiser les hommes aux ventres gras et poilus quand elle irait utiliser les toilettes et douches communes. Elle n’aimait pas voir ces poitrines velues ou les poils étaient souvent crépus!

Elle passa la nuit au Motel Hibiscus. Elle regretta presque d’avoir laissé tous ses appareils électroniques à la maison car des chansons old-school l’auraient bien bercée.

Le lendemain, un Mercredi, vers onze heures du matin, la jeune femme sortit de sa chambre pour une promenade au bord du Lac. Elle croisa un homme quinquagénaire, qui était le propriétaire de la maison et directeur des affaires. A travers son regard sec, elle comprit qu’il désapprouvait son séjour dans le motel. Ses yeux sévères disaient carrément:

-          Je n’aime pas les jeunes filles qui trainent seules dans les motels.

Pour la seconde fois, Céline se sentit jugée. Elle aurait voulu se justifier. Justifier qu’elle n’était pas venue se prostituer ou voler un mari éploré. Elle souhaitait lui dire qu’elle apprenait à dépenser son argent sur son bien-être et apprendre à se faire du plaisir sans rendre des comptes. Elle voulait dire que pendant les quatre années qu’elle avait travaillées, elle avait payé pour les autres: minerval de ses trois frères, médicaments du père et du grand-père, taxes sur leur parcelle, les factures d’eau et d’électricité. Elle voulait s’expliquer car sa vie avait été faite de comptes à rendre.

Mais au lieu de ça, Céline tendit les clés de sa chambre au vieil homme et sortit. Elle se promena le long de la route qui serpentait le Lac Kivu. Elle aurait voulu écouter John Legend durant cette marche. Mais elle écouta le bruit de la brise et le chuchotement des branches d’arbres, elle écouta les vagues qui s’abattaient sur les rochers du bord de Kivu. Elle ne prêta pas oreille au sifflement admiratif d’un vieux blanc pervers alerté par sa robe légère que le doux vent soulevait par moments. Elle n’écouta pas non plus les chargeurs de vélos qui se baignaient en se flottant vigoureusement avec du savon. Elle fit ravi de constater leurs torses n’étaient pas encore poilus comme ceux des hommes de l’Auberge Saint Nicholas. Les chargeurs invitaient Céline à venir les frotter le dos.

Elle écouta plutôt le son du battement de son cœur qui faisait paix avec les eaux du Lac. Elle sentit ses neurones se détendre à la seule vue de ce Kivu qui avait avalé tant de vies humaines. Elle fit la paix avec son esprit quelque peu tourmenté par les jugements des gens. Elle enfonça ses doigts dans son petit sac à main fait de coton, elle y tira une bouteille en plastique de Stoney, une boisson au gingembre qu’elle avait acheté à Kigali.

La balade lui prit toute une heure pour arriver à la plage de Tam-Tam. Elle y commanda une eau gazeuse, un plat de frites et brochettes. Du même sac, elle tira un des livres qu’elle avait acheté à la Librairie Ikirezi : Comment cuisiner son mari a l’Africaine, écrit par la franco-camerounaise Callixte Beyala. Elle savoura les pages de ce petit livre passionnant.

Elle n’avait emporté que la littérature africaine. Pendant qu’elle croquet frite après frite et savourait les pages de son livre; elle laissa le vent du lac laver tous les soucis de sa tête, elle sentit les rides microscopiques de sa fatigue disparaître une après une autre. La fraîcheur de sa jeunesse était revenue quand elle rentra faire une sieste de l’après-midi.

Son dîner, elle le prit  à la Corniche où des businessmen mangeaient du foufou de manioc et de la sauce de viande grasse. L’un d’entre eux, aux manières vulgaires, demanda à Céline si elle voulait qu’il la rejoigne, en humectant sa grosse langue sur ses deux lèvres.

Elle déclina poliment l’offre avec un sourire forcé. Apres avoir lu pour la énième fois tout le chapitre de Proverbes dans la Sainte Bible, elle termina son assiette de spaghetti bolognaise accompagné d’une petite assiette de fromage râpé. Elle prit une moto, quitta la Corniche et rentra.

Le regard du propriétaire des lieux, François, s’adoucit légèrement en voyant Céline rentrer avant 19 heures et seule.

Le réceptionniste du Hibiscus l’accueillit avec un grand sourire qui illuminait chaque partie de son visage, dévoilant au passage de dents d’une blancheur éclatante, collées les unes autres comme les grains de maïs. Avec timidité, il osa demander:

-          Mais vous nous visitez d’où, Mademoiselle?

-           De Kigali.

Son visage expressif ne cacha pas son étonnement. Céline savait que si elle avait dit “ Je vis en Europe mais je suis en vacances au Rwanda et je visite Gisenyi”, ça aurait balayé tous les préjugés que les gens avaient en tête. Elle ne cherchait pas à rendre les choses plus simples. Elle s’imagina l’outrage sur le visage de François, s’il venait de découvrir qu’elle avait apporté un fond de vin rouge dans une bouteille verte. Certainement qu’il la qualifierait de délinquante. Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire amusé.

Le lendemain, un Jeudi, elle s’assit dans la cour de Hibiscus, que les fleurs ou plutôt les arbres ornementaux embellissait, elle lit Femme noire Femme nue de la même auteure. Vers midi, elle se dirigea vers Tam Tam où elle savoura les isambaza du lac Kivu avec frites. Elle lut « Le bonheur retrouvé » d’une écrivaine Rwandaise Ingabire Nicole. De la plage, elle prit une moto pour la gare. De la gare, elle prit le bus de  Virunga et retourna au cours de sa vie dans la capitale.

Au chemin du retour, elle s’imagina sa meilleure amie lui demander les nouvelles des vacances. Et elle savait déjà quoi lui répondre:

-          Oui, elle l’aurait fait ce voyage toute seule, elle aurait défié les lois culturelles qui empêchaient une fille de partir en vacances seule, elle les aurait bu ses délicieuses gorges de vin rouge qu’elle adorait, elle aurait savouré de petits poisons frais, elle les aurait lus ces livres captivants, elle aurait dépensé son salaire sur son bien-être, elle aurait connu le repos et la paix avec soi-même.

-          Non, elle n’avait pas dansé la rumba congolaise dans les hôtels de Gisenyi, elle n’avait pas rencontré un prince charmant….

 

Mais elle avait passé de bonnes vacances, des vacances d’une vraie féministe !

Caroline Numuhire

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