Un Espoir sans Visa

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Les eaux chaudes de la Méditerranée frappèrent mes pieds pendant que la brise fraîche de la mer calmait mon âme lasse.

Pour être sur les plages humides de la Méditerranée m’avait presque coûté 2000 dollars, ce qui constituait une somme totale de mon épargne à vie, la vente d’une parcelle hérité de ma mère ainsi qu’une dette de 500 dollar obtenu par un prêt bancaire.

Avais-je acheté la survie ou la mort? La question ne cessait de s’acharner dans mon cœur comme un enfant agité. Je scrutai momentanément les eaux vastes, intriguée par les vagues dansantes qui me porteraient toute la traversée vers l’Europe.

Avais-je acheté la survie ou la mort? La question refit surface encore une fois. Mais je la poussai de côté, de la même façon qu’une mère calme une enfant pleurnicharde. A côté de moi était une femme assez âgée pour être ma mère ou même ma grand-mère. C’était difficile de prédire l’âge inscrit dans ses yeux surexcités et son visage sans sourire, qui étaient partiellement couvert par un voile bleu.

Il me semblait qu’il y avait presqu’autant de femmes que d’hommes sur cette plage de mère chaude. Les gens apparaissaient à la fois excités et sans espoir, qui était une réflexion exacte de mes propres émotions. Je savais que de centaines d’autres migrants avait péri dans les eaux impitoyables de la Méditerranée. J’avais toujours rétorqué que ‘même les avions s’écrasent dans le ciel et pourtant les gens continuent à monter a bord.’

Je souris quand mes pensées me ramenèrent à Abidjan où mon voyage avait commencé. Malgré mes luttes quotidiennes, mon pays était toujours ma maison comme Bwak, un poète bantou, le dirait si bien ‘la maison est comme la salive, elle reste dans la bouche même si on la crache.’

Pendant les semaines, la routine quotidienne normale de ma vie démentissait toute cette excitation immense.

Pendant que j’accrochais mes habits sur deux fils épais, je sentis un courant d’air passer dans mes aisselles à travers l’endroit exact où mon chemisier était déchiré. Je ne voulais pas réparer mes habits car bientôt, j’entreprendrais un voyage avec ma fille de douze ans. Notre destination finale : Lampedusa, une petite ile italienne. C’était un voyage sans visa mais plein d’espoir.

Europe. Cette Europe ou ma cousine avait prospéré était ma dernière chance, mon dernier dés. Les jeux étaient fait puisque j’avais déjà payé les hommes qui nous escorterons tout au long du voyage jusqu’en Libye et au-delà.

Je regardai au dessus du linge que je séchais et vis ma file Keita. Elle ne connaissait pas son père et je ne le lui dirai jamais. C’était un oncle qui m’avait violé juste une année après la mort de ma mère. Moi-même, je n’avais jamais connu mon père.

Tout comme moi, ce monstre d’oncle vivait dans la commune d’Attécoubé. Certains l’appelaient un bidonville mais je l’appelais la maison.

Malgré le traumatisme de mon enfance et adolescence, je m’étais débrouillé pour terminer mes études secondaires et avoir un diplôme en comptabilité.

A ma grande surprise, mon diplôme devint une source de frustration car il ne faisait que me rappeler qu’il n’y avait pas de travail même pour les diplômés comme moi. Dans une farde en plastique, se trouvaient 183 copies de demande d’emploi que j’avais soumises.

Je me sentais aussi inutile comme les papiers polythène qui jonchaient notre ghetto.

Keita avait faim même si elle avait mange un beignet quelques minutes avant. Alors je lui avais donné de l’argent et s’était ruée à la boulangerie du coin pour acheter un autre.

Cette nuit-la, nous  nous étions régalé de foufou et de la sauce gombo. J’adorais ce mets car c’était le repas favori de ma feue mère qui venait de Bouaké, la seconde grande ville du pays.

Les habitants de Bouaké étaient connus comme Baoulé. Ils étaient reconnus pour la culture du coton, dont la région était un grand producteur.

Une autre vague se jeta sur le sable chaud libyen mais je ne l’avais pas remarqué puisque mes pensées étaient encore dans mon pays natal. Verrai-je encore la splendeur du lac Kossou ? Je me le demandais. Ce lac était près de mon village rural et il avait toujours su apaiser mes pensées à chaque visite.

 ‘Nous allons vivre en Europe’ Avais-je annoncé à Keita un matin quand elle enfilait son uniforme d’école.

‘France?!’ Ses yeux s’éclaircissaient.

 ‘Oui,’ avais-je acquiescé avec enthousiasme. Le jour précédant, j’avais rassemblé tout l’argent nécessaire pour commencer le voyage.

A part ma meilleure amie Ninette, personne d’autre ne savait rien à propos du voyage parce que j’évitais de devenir la risée de tout le monde si mon plan venait à échouer.

Je regardais joyeusement la petite silhouette de ma fille disparaitre à travers l’embrasure de notre étroite porte, quand elle allait à  l’école. Même si elle n’avait que 12 ans, les gens pensaient qu’elle en avait 7 ou 8. Je voulais qu’elle grandisse en Europe, loin de cette vie aveugle de mon pays. Aveugle parce qu’on ne pouvait pas deviner ce que demain nous réservait. L’on ne pouvait pas savoir si une bonne éducation garantissait un bon boulot. Même si tu étais assez chanceux pour avoir un job, le salaire était souvent suffisant pour assurer ton transport, alimentation et loyer. Ce qui voulait dire que tu pouvais vivre aujourd’hui sans idée de comment tu survivrais si tu perdais ton emploi ou si tu tombais gravement malade. Non. Je ne voulais pas que ma fille passe à travers ça. Je voulais qu’elle vive et non qu’elle survit tout simplement.

Parfois, les noms de nos présidents actuel ou anciens me revenaient en tête.

Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, and Alassane Ouattara. Se souciaient-ils vraiment de Keita et de moi? Je voulais le meilleur pour ma fille, voulaient-ils le meilleur pour tous les enfants de la Côte d'Ivoire? Aussi célèbres qu’étaient ces noms, le seul nom qui valait grand-chose pour moi était Keita. Ma fille bien aimée.

Je voulais juste que mon bébé grandisse, étudie, trouve un boulot, se marrie, aie des enfants et soit heureuse. Etait-ce trop demander ? Il me semblait qu’ à moins qu’elle étudie bien et aie un bon job ; le mariage, les enfants et le bonheur ne seraient jamais à sa portée.

Il y avait du tapage sur la plage bondée. Quelqu’un cria quelque chose en arabe. Quelqu’un d’autre cria quelque chose en anglais et finalement quelqu’un cria les instructions en français. Le bateau quitterait bientôt et on nous demandait d’y embarquer dans l’ordre. Il y aurait de la place pour tout le monde. Rappelez-vous de prier.

Quand j’avais quitté Abidjan la semaine précédente, j’avais verse les larmes de joie. J’avais habillé ma fille de jeans noir tout neuf, de tennis blancs neuf, un chemisier vert neuf ainsi qu’un pull-over en laine tout aussi neuf. Apres tout, une nouvelle et meilleure vie l’attendait en Europe. Nous joignirent nos mains et priâmes pour la énième fois.

Alors nous sortîmes à travers l’embrasure de notre étroite porte, les sacs lourds pesant sur nos épaules et nos cœurs bouillonnant d’espoir.

Je n’avais pas regardé derrière sur les routes de ce bidonville d’Attécoubé, comme si en le faisant, ça me ferait change d’avis. Enfin, je m’éloignais de ma vie de misère et toutes ces incertitudes qui n’en finissaient jamais. 

Keita et moi quittâmes la Côte d’Ivoire par la petite ville de Zegoua à la frontière avec le Mali. Du Mali, nous passâmes par le Sénégal et puis la Libye.

Je serais bientôt sur le bateau sur mon chemin vers l’Europe. Je réfléchissais joyeusement quand mes yeux croisèrent le regard autant heureux d’une femme somalienne. Assis à ses pieds, presqu’accrochés à elle, se trouvaient deux enfants plus jeunes que Keita. Nos religions, cultures et pays étaient différents mais nous étions unis par un espoir d’un avenir meilleur.

Nos vies étaient dans les mains de ces hommes qui avaient pris notre argent et qui maintenant, avaient nos vies dans leur bateau..

Il était grand temps d’embarquer dans le bateau.

La femme somalienne et moi nous regardâmes encore une fois et nos lèvres s’étirèrent en un demi-sourire.

Dans ces sourires, était inscrit l’espoir pour nous mêmes et nos enfants. Ma mère avait toujours dit que quand on perd l’espoir, la vie s’arrête.

NOTE:

 

  • Aminata est un personnage fictif qui représente la réalité de l’expérience de milliers de migrants Africains
  • 3,149: Le nombre de migrants qui ont perdu la vie en 2014 en essayant de traverse la Méditerranée.
  • 22,000: Le nombre de personnes qui ont péri depuis l’an 2000.
  • 150,000: Le nombre de personnes qui ont été sauvées en 2014.
  • 36,000: Le nombre de migrants qui ont atteint les cotes européennes depuis Janvier 2015.
Caroline Numuhire

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