Quand le SIDA devient ton jeune compagnon!

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Rwanda. Kigali. Doriane affichait un grand sourire de satisfaction en regardant la salle propre et bien rangée après le départ des enfants.  Ces derniers avaient fait un effort supplémentaire pour lui faire plaisir parce qu’ils savaient que c’était son anniversaire de 34 ans. En tirant le tiroir où elle gardait son sac, elle trouva une carte d’anniversaire qu’ils avaient dessiné pour elle. Elle ne put retenir des larmes de joie.

Cela faisait quatre ans qu’elle travaillait dans un centre de santé  géré par les  sœurs catholiques de la Dévotion. Les bâtiments du centre en étages et  étaient construits  avec les briques  induites d’une  couche de vernis  et  d’une peinture rouge.  Avec cette couleur, ils se distinguaient du reste des maisons avoisinantes plutôt petites et collées les unes aux autres.  Il y avait  beaucoup de portes sur lesquelles étaient inscrits les  noms des services que le centre offrait ainsi que ceux du personnel soignant. Ayant reçu une formation en travail social, Doriane avait proposé de travailler  comme volontaire afin d’offrir un soutien émotionnel et un espace de parole aux enfants qui étaient nés avec le virus du SIDA.

Doriane était célibataire, une situation qui rendait sa mère désespérée. Sa mère lui répétait sans cesse qu’une fille de son âge devrait être déjà mariée avec une ribambelle enfants ! La pauvre femme se plaignait à qui voulait l’entendre que les années que sa fille avait passé à l’université qui l’avaient détourné des choses essentielles de la vie. La vieille femme avait dit    à Doriane sur un ton très sérieux :

-  « Chaque matin, je prie mon Doux Jésus pour que tu retrouves la raison !»

En effet, quand Doriane avait annoncé à sa mère qu’elle comptait étudier jusqu’au doctorat, elle lui avait dit que ce genre de  chose était important seulement pour les hommes ! Elle avait ajouté non sans fierté :

- «  Tu es tellement belle que tu n’as pas besoin de te donner autant de peine ! Avec ton visage angélique et ce sourire éclatant, tu peux  te trouver n’importe quel homme si tu veux ! »

Après l’obtention de son doctorat en travail social, Doriane avait trouvé un travail au sein d’un groupe de chercheurs locaux et elle donnait également quelques cours à l’université nationale. Sa mère avait fini par reconnaître que les études n’étaient  pas si futiles que ça, car sa fille pouvait lui procurer tout ce qu’elle voulait. Elle  lui avait  même acheté une voiture à elle et  elle avait  un chauffeur pour la conduire partout où elle voulait!

Même si le travail de Doriane lui payait plutôt bien, son travail avec les enfants vulnérables apportait autant de satisfaction.  Les enfants étaient âgés de 5 ans à 18 ans, tous sous le traitement antirétroviral. On les avait repartis en trois groupes  d’enfants de 5 à 8 ans, de 9 à 13 et de 14  à 18 ans.  Chaque samedi, un de ses groupes venait au centre de santé pour prendre les médicaments. Le jour de son anniversaire, elle avait reçu le groupe des adolescents  âgés 14 à 18 ans.

Les groupes se réunissaient dans une salle au deuxième étage qui était  réservé à la santé communautaire. Quand les enfants arrivaient, ils aidaient Doriane à réarranger les bancs en demi-cercle.  Dans les groupes, ils discutaient des difficultés qu’ils rencontraient dans leur vie de chaque jour et la façon de les surmonter. Doriane ne cessait d’être surprise par la force et la volonté de vivre que manifestaient ces enfants  malgré qu’ils fissent face à beaucoup de problèmes.

Les spécialistes du comportement humain appellent ce phénomène la résilience. Selon Masten, A. S.,  la résilience chez un individu signifie la capacité de s’adapter avec succès malgré les facteurs de risque et l’adversité.

Les adolescents se posaient beaucoup de questions sur les différents aspects de la vie. Ils aimaient les séances avec Doriane parce qu’avec elle, ils pouvaient aborder n’importe quel sujet, des points que d’autres adultes faisaient semblant d’ignorer dans leurs existences ou qu’ils trouvaient gênants. Dans leur groupe, ces jeunes  avaient d’opportunité d’exprimer leur douleur, frustration,  colère et un sentiment que la vie était cruellement injuste.

Comme le montrent les études menées avec les enfants qui ont été contaminés par leurs mères, ces derniers doivent affronter une multitude de difficultés. Par exemple, une étude menée aux Rwanda par Betancourt, T.S. et ses collègues sur les enfants infectés par le Virus du SIDA a révélé que ces enfants se heurtaient à beaucoup de difficultés comme le manque de minerval, la faim, la pauvreté, la solitude, et des comportements agressifs. De plus, ils manifestaient  une détresse psychologique sous forme de guhanganyika (anxiété), agahinda kenshi (tristesse persistante), kwiheba (perte d’espoir), ihahamuka (traumatisme), uburara (comportement délinquant) et umushiha (irritabilité ou colère persistante).

 

 Ce jour-là, les jeunes avaient exprimé leurs frustrations liées au fait que leurs parents leur interdisaient d’avoir des petits amis. Le groupe et Doriane avait décidé que la discussion de cette journée allait porter sur cette question.  

Antoinette qui faisait partie du groupe depuis deux ans leva tout de suite son doigt pour exprimer sa pensée. Elle était très grande pour ses seize ans et aimait porter des robes volantes, très courtes et aux couleurs piquantes. Les autres jeunes l’aimaient bien pour son caractère exubérant et sa tendance à dire les choses telles qu’elles étaient.

Elle dit avec une irritation presque palpable dans la voix :

- « Moi, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas un petit copain ! D’ailleurs j’en ai deux ! »

Cette déclaration provoqua des  éclats de rire dans le groupe mais cela n’arrêta Antoinette qui continua :

- «  Ma mère me dit tout le temps que c’est pas bien d’avoir des amoureux ! Mais moi je n’y vois rien de mal ! Avec mes amoureux, on écoute de la musique, on va voir des matchs ensemble puis ils me disent des paroles gentilles que personne d’autres ne me dit. Je ne comprends pas pourquoi j’arrêterai de les voir ! »

 L’un des jeunes, David, 17 ans, proposa une solution :

- «  Je pense que les parents sont juste un peu inquiets.  On est encore jeunes !  Je pense qu’on peut avoir des petits copains comme les autres jeunes. Mais il faut faire attention pour ne pas contaminer nos amis qu’on aime ou  nous rendre plus malade. On peut aussi demander des conseils aux adultes comme Doriane ou un professeur gentil. »

Doriane était étonnée par autant de sagesse venant de David. Elle ne chercha même pas le calvaire qu’il avait déjà connu dans sa jeune vie. Les adolescents continuèrent à discuter de l’idée de David. Ils finirent par se mettre d’accord que son idée était une solution raisonable. Doriane était contente parce que les adolescents avaient eux-mêmes trouvé un moyen de vivre cette étape de leur vie.

En y pensant, Doriane s’était dit que David était l’épreuve  même du courage et de la résilience de tous ces enfants. Doriane avait rencontré David pour la première fois quand ce dernier était âgé de 13 ans.  Il sortait d’une hospitalisation de deux mois. Il avait été admis à  l’hôpital à cause d’une  complication due à une infection intestinale. Malgré une importante perte de poids et un air  anormalement pâle, il affichait un grand sourire et encourageait les autres  membres du groupe à participer activement.

Lors d’un entretien,  Doriane avait appris que les parents de David avaient eu le virus du SIDA avant de se marier. Ils avaient eu quatre enfants qui avaient tous été contaminés  par le VIH /SIDA car à cette époque, les programmes de prévention de la transmission du SIDA de la mère à l’enfant n’étaient pas encore accessibles pour tout le monde. Le père de David était décédé quand il avait huit ans, deux ans plus tard, c’était sa grande sœur qui mourut.  David avait déclaré à Dorine :

- «  Tu sais, chaque fois que je vais à la messe, je prie pour eux.  J’aurais tellement aimé qu’ils soient là mais la vie c’est comme ça ». 

Sa  mère passait le temps entre la maison et l’hôpital et elle était devenue aveugle dû à une maladie opportuniste grave.

Depuis la cécité de sa mère, David s’occupait de son petit frère et sœur. Durant la journée, ils allaient tous à l’école. Des voisins aisés  avaient proposé à David de laver leurs voitures pendant les soirées et de lui payer. C’est avec ce revenu assez modeste et l’aide du curé de la paroisse locale que David  subvenait aux besoins de sa famille.  Malgré cette précarité, David montrait un courage infaillible. Chaque fois qu’il venait au centre de santé, il demandait à Dorine des informations ou des précisions sur la nutrition :

-          « Je veux que mon frère et ma sœur aient une bonne santé, il faut que tu m’aides à savoir ce qu’il faut manger ».

Doriane lui avait alors expliqué les catégories d’aliments indispensables à une alimentation équilibrée. David avait  fait remarquer que les fruits coûtaient cher mais qu’il ferait de son mieux pour préparer des légumes vertes régulièrement.

Un autre jour, David avait partagé ses rêves avec Doriane. Il était en dernière année de lycée. Il était fier de lui car il venait toujours parmi les trois premiers de sa classe et obtenait la meilleure note dans les cours de langues.

 - «  Un jour, je serai un journaliste à la radio la plus populaire du pays ! Je vais me spécialiser   dans le rapportage pour parler aux gens de mon problème. »

 Il avait expliqué à Doriane que cette carrière lui  permettrait de parler aux gens pour éveiller leur conscience.

- «  J’ai envie que les gens sachent les problèmes qui existent dans notre société pour qu’ils essayent de trouver des solutions, je serai  la voix  de tous les  enfants  orphelins ! »

 Il avait ensuite dit en souriant pour taquiner Doriane : « Aussi,  j’achèterai une voiture et je viendrai te donner un lift ! Tu seras un peu vieille avec un gros ventre et pleine de rides  moches sur ton front ! » David et Doriane avaient tous les deux ri à gorge déployée.

 En empruntant les escaliers pour rentrer chez elle, Doriane croisa la sœur titulaire du centre de santé.  Elle avait une beaute qui dementissait ses cinquante ans. D’ailleurs, elle donnait l’impression de cacher  l’élégance de sa silhouette sous des jupes et des chemises très grandes pour elle. Elle avait une peau lisse et un teint moyennement clair, les traits de son visage rappelaient ceux des portraits de la Vierge Marie accrochés aux murs du centre. Comme toujours,  elle se perdit en remerciements :

- «  Merci beaucoup Doriane, tu es vraiment d’une aide précieuse, les enfants sont tellement contents que tu sois là ! Les infirmières m’ont dit que les enfants prennent mieux le traitement ».

 Doriane répliqua que c’était  bien normal d’aider les enfants en situation de vulnérabilité. En y pensant, Doriane se dit que c’était plutôt elle qui devait remercier les enfants. Ils lui avaient appris tellement de choses ! Malgré leur jeune âge et beaucoup de difficultés, ils avaient le courage, la patience, l’endurance que beaucoup d’adultes pouvaient leur envier. Ils avaient appris à Doriane à apprécier chaque jour avec simplicité et gratitude.

Le VIH/ SIDA est un problème de santé publique dans le monde entier surtout dans les pays en voie de développement. A part menacer la santé et la vie de ceux qui en souffrent, le SIDA a des conséquences négatives sur l’aspect mental, relationnel, social, et économique des personnes séropositives. Les enfants infectés par le Virus du SIDA sont particulièrement vulnérables. Les efforts de toutes les couches de la société doivent être conjugués pour mettre un peu d’espoir dans l’existence de ces enfants où la souffrance est inhérente à la vie quotidienne.

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