Un délicieux plan de vengeance

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Un délicieux plan de vengeance Photo by Carol Hunsberger

Toute ma vie, j’avais redouté ce qui m’arrivait : être enceinte sans mari. J’avais toujours craint la trahison d’un homme à tel point que j’avais fini par attirer ce mauvais sort sur moi. Je m’appelle Bellancile ou Bella. Quand je grandis, j’étais comme une fleur du jardin: belle et charmante comme mon prénom. Les gens ne cessaient de féliciter mes parents.

Etant la seule fille de la maison avec trois frères, j’étais choyée mais jalousement surveillée car mon père était Pasteur, ce qui me conditionnait à être doublement sage. La sagesse ! Mes oreilles n’avaient été instruites qu’à cela, mes vertus se résumaient à cela.

Etant belle et sage,  j’étais l’objet de convoitise  de plusieurs jeunes hommes, mais gentiment je les repoussais tous. J’étais convaincue que sortir avec un garçon m’écarterait du chemin du Seigneur. Mais Flora, mon extravagante cousine me répétait que c’était tout simplement je n’étais pas encore tombé amoureuse. A dix-sept ans, mon amour, ma passion était de chanter pour le Seigneur.

-Aujourd’hui dans notre chorale, nous accueillons un nouveau membre, Michel, annonça joyeusement le président de la chorale.

C’était un jeune homme à l’allure svelte, avec un sourire doux aux lèvres. Il n’avait pas le regard  timide d’un nouveau membre, ce qui m’attira chez lui. Quand il se mettait à chanter, toutes les filles adoucissent leurs yeux. Je fus enchantée de constater que son attention n’était fixée que sur moi. Son intérêt s’agrandit quand il apprit que j’étais la fille du Pasteur.

-Bella, c’est un prénom qui te sied si bien, me séduit-il, pendant une pause entre deux répétitions.

La romance commença là. J’étais ensorcelée par lui quand il me parlait et je me disais qu’il n’y avait pas plus parfait homme. Il m’impressionnait qu’il m’arrive d’oublier momentanément Jésus. J’étais éprise de Michel. Moi amoureuse, quelle douce sensation ! Michel savait me mettre à l’aise. Il chantait comme un ange et maîtrisait la Bible comme un bon chrétien. Les moments où le jeune homme me chantait les louanges, j’étais au septième ciel. Même quand il chantait le gospel, je sentais qu’à la place de Dieu, il chantait pour moi.

-« Tout ton être est délicieux comme du lait au miel, ma fleur ! Me murmura-t-il à l’oreille.

Je ne sus quand mon cœur s’ouvrit grandement pour lui tout comme chaque bouton de mon chemisier quand je partais lui rendre visite. Toute ma méfiance était tombée comme un orage. Etait-ce que Michel priait à chaque rendez-vous qu’on se fixait? Mais j’avais exigé que notre relation reste secrète évitant de contrarier mes parents en éveillant inutilement les soupçons sur Michel.

Six mois après notre première rencontre, nous formions un duo idéal pour notre chorale et nos voix s’épousaient parfaitement engendrant au passage l’envie dans les cœurs des choristes. Michel commença à me parler des visions qu’il avait dans ses prières : notre mariage.

L’idée m’excita avec toute la naïveté de mes dix-huit ans.  Je me voyais déjà mariée à lui, mère de nos enfants, tellement qu’après une courte prière, il n’eut pas de mal à me convaincre de me déshabiller quand on s’aima pour la première fois. Et je pris l’habitude d’aller le voir chez lui et m’abandonner à ma nouvelle passion, l’amour.

L’année même de mes dix-neuf ans, j’entrai dans la classe terminale du secondaire, quand je me rendis compte que j’étais enceinte. Je n’en parlai qu’à ma cousine Flora ; elle m’aida à faire un test de grossesse qui s’avéra positif. Mes soupçons se confirmèrent. Flora fut la meilleure des amies que le monde pouvait porter. Elle ne me rejeta pas, ne me jugea point mais elle me rassura. Bien qu’elle ne partage pas mon excitation, elle m’écouta chanter les mérites à Michel, mon futur mari. Quelques mois plus tard, papa fut au courant de ma grossesse.

-Vas-tu oui ou non nous dire qui t’as mise enceinte?

La voix de mon père, le Révérend Pasteur de « New Revelation Church » tremblait de colère qu’il n’arrivait pas à maîtriser. Je gardais un silence obstiné car Michel et moi, nous étions convenus de ne pas révéler immédiatement son identité mais qu’il viendrait plutôt demander officiellement ma main à mon père.

La force de l’amour que j’éprouvais pour lui me fit supporter toutes les injures et les regards remplis de déceptions des membres de ma communauté. Michel, parti en mission pour l’église au Burundi, m’appela. Quand je lui fis part de la fureur de mon père, il m’assura de rentrer le plus vite possible. Celui-ci supportait mal l’humiliation qu’il subissait suite à ma grossesse.  

Voilà trois mois que Michel était au Burundi et cinq que je portais notre enfant. Il ne me sembla plus du tout pressé de me retrouver et de me demander en mariage.

-La mission prend plus de temps que prévu, ma chère Bella, s’excusa-t-il.

 Je fus obligée de suspendre mes études avant que mon lycée ne m’y contraint, j’arrêtai également de chanter dans la chorale et de participer aux services du dimanche. J’avais honte. Même maman m’expliqua que mon père n’était plus enthousiasmé de prêcher ; il lui disait :

-Verena, j’ai l’impression de jouer la comédie. J’enseigne d’observer les lois divines alors que bientôt j’abriterai sous mon toit un petit enfant illégitime.

Cette confidence me déchira le cœur, je compris la gravité de ma méconduite : j’avais péché contre Dieu et mes parents. Je commençai alors à mettre pression sur Michel pour qu’il écourte son séjour au Burundi et vienne me sauver la face. Il consentit de venir.

Le jour où j’accouchai, Michel n’avait toujours pas  obtenu la permission de revenir au Rwanda. Flora me fit comprendre que Michel était un charmeur habile qui s’était servi de l’église pour me séduire et gagner la confiance des membres de l’église et par là; réaliser son ambition d’être recommandé au Ministère du Burundi. Le seul avantage à y tirer serait la formation en théologie et être Pasteur plus tard. Réaliser que Michel était un imposteur me fit mal plus que les douleurs de l’enfantement.

Notre fille, je l’appelai Raïssa. Quand elle eut une année, mes parents organisèrent une petite fête car je venais d’avoir également mes vingt ans et un diplôme en comptabilité. Je fis une dernière tentative en invitant Michel. Il me promit de venir et qu’il me rappellerait. J’attendis avec impatience en guettant sa venue jusqu’à ce qu’il ne vienne pas. Alors tous mes espoirs tombèrent à l’eau. J’acceptai la vérité qu’il ne reviendrait pas, du moins pas pour nous!

Mes parents insistèrent pour que je regagne ma place à la chorale mais une grande portion de ma foi se fût évanouie avec mes espérances d’un bel amour. Je ne pensais qu’à la manière de rendre à Michel la part amère du gâteau qu’il m’avait servi. Je devrais me venger de lui. Mais en attendant j’épluchai les journaux en quête des offres d’emploi.

Je postulai pour cinq  diffèrent postes. J’étais presque sûre d’obtenir un emploi dans un cabinet d’avocat car le patron était un membre de notre église et un bon ami de mon père. Mais au lieu de cela, il raconta à qui voulait l’entendre que j’avais une mauvaise réputation. Alors faute de pomme je me contentai de carottes en passant les examens d’entrée dans une usine de sucrerie de Kabuye. Et je réussis.

L’usine n’était pas près de la maison, aller au travail et revenir fut une corvée. J’aurais aimé déménager près de mon travail mais n’osai pas le dire à mes parents car une bonne fille restait avec ses parents jusqu’au mariage. Mon père dût lire ce souhait muet dans mes yeux car il me proposa de louer une chambre dans un foyer pour les sœurs catholiques et ne rentrer que les week-ends.

Je suivis son conseil mais ma petite fille, Raïssa, me manquait à chaque jour de la semaine. J’avais une peur omniprésente qu’il lui arrive quelque chose en mon absence bien que sa grand-mère s’occupait d’elle. N’en pouvant plus de vivre avec ce sentiment d’anxiété, je louai une maison à deux chambres avec mes économies et Flora ; en chômage, se proposa de vivre avec nous et de garder Raïssa pendant mes heures de travail car elle adorait sortir les soirs.

En son absence, j’échafaudais les plans de ma vengeance contre Michel. Ayant appris qu’il venait d’être nommé Pasteur, je demandai à Flora en plaisantant ce qui détruirait la vie d’un Pasteur.

-Demande à ton père ou à Louis, répliqua-t-elle en se moquant. Reprenant son sérieux, elle dit :

-Une mauvaise réputation sur sa personne. Un scandale peut-être ? Qu’est-ce que j’en sais moi, Bella?

Louis était notre voisin et souvent en rentrant je le trouvais en grande conversation avec Flora ou agenouillé dans le sable jouant avec Raïssa. Nos relations étaient réservées mais je le respectais car il aimait s’amuser avec ma fillette et vice versa. Mais ma blessure était encore fraîche et mon envie de vengeance plus forte pour me lier d’amitié au genre masculin.

Le seul homme qui m’intéressait bien que négativement était Michel et je suivais le cours de sa vie plus qu’il ne le faisait lui-même, pour décider le bon moment de frapper.

Mes frères me supplièrent de retourner à l’église. Je leur résistai car l’enseignement biblique contredisait mes plans. Flora trouva un job de serveuse de nuit dans un hôtel branché, the mirror. Une fois que Raïssa était au lit, je me servais de la solitude de mes nuits pour raffiner le plan de ma vengeance.

Je pris soin d’enregistrer une longue conversation téléphonique que j’eus avec Michel.  Je luis rappelai tout le mal qu’il nous avait fait. Pour la énième fois, Michel s’excusa.  Un ami qui était technicien m’avait appris comment faire pour bien enregistrer un dialogue et il m’aida à graver notre discussion sur un CD.

J’en parlai à Flora avec un sourire satisfait aux lèvres. J’avais prévu de faire écouter notre conversation aux supérieurs de Michel ainsi qu’à son assemblée des chrétiens.

Ma cousine me dit dans sur un ton semi-anodin :

-Tu n’abandonneras donc jamais ! Depuis ta maternité, ta beauté et ta sagesse ont muri, tant d’hommes te cherchent mais la haine en toi nuit ta chance du bonheur. Louis par exemple…

Elle   se tut!

Un vendredi, dans le bus Volcano qui me conduisit au Burundi, j’osai prier pour que tout aille pour le mieux et que disparaisse le goût amer qui emplissait ma bouche. Je serrai contre ma poitrine mon sac à main jusqu’à sentir la pochette du CD contenant l’enregistrement.

J’avais choisi le moment idéal car Michel se marierait le lendemain avec une jolie Burundaise et serait désigné à la tête d’une paroisse. Je voyais sa vie anéantie dans le bref instant où j’exposerai à la fidèle assemblée notre conversation. Je voyais les journaux écrire ce scandale: Le rêve échoué du jeune pasteur ambitieux.

Dans l’hôtel où je logeai, je fus ébahie de voir Michel, ivre mort, la veille de ses noces ! Deux filles assises à chaque côté, lui offrant leurs avantages. Nos yeux se croisèrent, il ne me reconnut pas ; soit car il était trop éméché ou qu’il ne pouvait pas me croire là.

Le lendemain, j’observai Michel prononcer les vœux, et attendis pour m’annoncer. Au moment de la première danse ; je tendis le CD d’enregistrement au DJ, prétendant une dédicace surprise. Et là, je sentis en moi un sentiment de satisfaction,…d’ennui et puis du regret. Mais il était trop tard.

Surgi de nulle part, Louis reprit le CD et me tira brutalement vers la sortie.

-Allons-nous-en, loin d’ici ! Flora m’as mis au courant de tes manigances et je t’ai suivie. Michel est un misérable abruti tout comme la femme qu’il vient d’épouser : elle a passé la nuit à se vendre au plus riche offrant. On ne trompe pas Le Seigneur, Bella ! Leurs jours sont comptés et le malheur les attend. Je t’en prie, ne participe pas à cela. Tu vaux mieux que ça : un homme qui t’aime et aime ta fille… et je suis là. Et tu devrais plutôt vivre ta passion : chanter pour le Seigneur.

Il avait peut-être raison. Même quand il me dit qu’il était temps que je me pardonne car même la fille d’un Pasteur peut tombe dans le péché, je l’écoutai. Louis me fit visiter le lac Tanganyika et la saga plage, en attendant l’heure du bus qui nous ramènerait à Kigali. Les eaux douces du lac conduisirent deux sinistres morceaux  du CD vers une destination inconnue.

-Demain, j’ai dit à tes frères que tu animeras la chorale!

Caroline Numuhire

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