Quand une langue devient une personnalité!

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Quand je rêve, je rêve en anglais. Au moins, je pense que c’est ainsi. Il se peut que je sois tellement fixée sur mes racines anglaises et mes pensées conscientes en anglais. Il se peut que je ne me rende même pas compte de la présence du français, ma deuxième langue, dans les moments les plus intimes et personnels qui envahissent mon sommeil profond. Du moins, c’est la preuve que je ne différencie pas de manière claire les deux langues dans le contenu de mes rêves et dans ma façon d’imaginer les choses. Tout de même, ce n’est pas pareil lorsque je parle à haute voix ; alors pas du tout…

J’ai grandis entourée par l’anglais, que ce soit dans une école de la banlieue londonienne, dans les rues de mon quartier, ou que ce soit avec les autres enfants du coin et nos jouets. L’anglais était toujours présent comme les nuages dans le ciel.

Quand au français, c’était juste une langue pour les vacances et les visites familiales dans les Alpes françaises. Cette famille-là était surtout les grand- parents, les tontons, tatas, cousins et cousines. Ca pouvait être aussi les amis du bon vieux temps de ma mère française, ceux qui me chouchoutaient et me chuchotaient dans les oreilles que j’étais la petite princesse d’Angleterre et me traitaient comme telle ! Avec eux, j’ai vite appris que je pouvais très bien parler le français, et que je pouvais facilement dire :

-« Oui, je veux bien reprendre un peu de tarte, merci ! »,

Et je le faisais toujours avec un petit air de petite fille gentille, car c’est ce qui plaisait aux gens. Au fait, c’était la réflexion vocale de ma situation : je suppliais, zozotais et donnais l’impression que j’étais bien plus jeune que je l’étais en vrai. J’étais la petite sœur de mon frère, la fillette de la famille, et j’assumais entièrement et fièrement ce statut.

A Londres où j’ai étudié, j’étais la plus âgée de ma classe, et la préférée des profs de langues à l’école. J’était celle qui complétait les devoirs en avance et en demandait plus. Je me faisais plus mature et plus grande. En plus, je reflétais ces ambitions dans ma voix, que j’essayais de baisser et de rendre plus grave et plus autoritaire. Ma voix était celle d’une jeune fille qui se voulait plus grande et avec plus de vécu, et qui voulait que le monde la prenne au sérieux, car j’avais des rêves et des ambitions que j’associais à la maturité et à la possession d’une voix de femme, une vraie femme, et pas une gamine.

Lorsque j’ai entamé ma vie professionnelle, c ‘était d’abord à Paris, ladite ville de l’amour. Mon problème, dès le premier jour en tant que jeune travailleuse parisienne, était la voix que j’avais adoptée pendant mon enfance, pour plaire à la famille et à mes attentes. La voix de petite fille qui sortait de ma bouche lorsque je parlais en français, n’inspirait pas la confiance et la complicité professionnelle, surtout lorsqu’il s’agissait d’une échange au téléphone, où j’imaginais l’autre personne au bout du fil en train de se demander :

- « Mais, où est la maman de cette jeune fille, et pourquoi laisse-t-elle sa fille utiliser le téléphone toute seule ? »

Et puis quelques années plus tard mon trajectoire de vie m’a amené en Afrique de l’Est , en Tanzanie. Les choses ont changé le jour où je suis partie pour la Tanzanie pour travailler pour une entreprise anglaise. Je me suis retrouvée parlant l’anglais dans un milieu professionnel pour la première fois. Non seulement je pouvais utiliser ma première langue, qui sortait de ma bouche d’un ton naturellement grave et sérieux, mais aussi j’étais dans une position de responsabilité et de pouvoir qui me donnait la confiance de m’exprimer d’une façon sûre de moi, qui correspondait à la situation sur place. Face à des gens beaucoup plus âgés que moi, des gens du pays, je me sentais à l’aise en faisant des demandes exigeantes comme :

-« J’’aurai besoin que ces modifications soient faites avant vendredi…si ce n’est pas le cas, j’irai ailleurs ».

Les quelques mots de Swahili que j’ai appris lors de mon séjour en Afrique m’ont permis de communiquer un minimum avec des personnes qui ne parlaient aucun mot anglais ni français. Aujourd’hui, quand je parle Swahili, je sonne encore plus mature et sage qu’en anglais, dû à un choix exprès de baisser le ton de ma voix pour avoir l’air d’autant plus vieille et sophistiquée. Je me suis rendue compte, tardivement, qu’on peut se créer un personnage lorsqu’on parle une nouvelle langue, et le personnage que j’ai choisi était celui d’une femme forte, indépendante et surtout, adulte.

Il n’y a pas que moi qui ai remarqué la variation dans les tons, mots et comportements que l’on emploi dans de différentes langues. Beaucoup de personnes qui grandissent dans une ambiance bilingue observent que leurs voix subissent un changement important selon la langue qu’ils utilisent, et les gens réagissent souvent différemment dû à la version de leur personnalité linguistique qui se manifeste. Il arrive parfois que ceux qui ont adopté le français comme deuxième langue savourent quelques sons en particuliers. Par exemple les voyelles serrées à la fin de ‘pâtisserie’ ou les ‘oui’ qui forment parfois une sorte de ‘shhh’, très plaisants.

C’est une victoire personnelle pour chaque personne qui arrive à maîtriser une langue assez pour pouvoir jouer avec, jongler avec ses mots, ou accentuer certains sons à leur guise. Hélas, j’ai souvent été prise en tant que jeune fille lorsque je tentais de faire une plaisanterie en français ; car mon interlocuteur ne pouvait pas imaginer que j’avais fais exprès de commettre une erreur pour exciter leur fou-rire.

Bien sûr à un niveau scientifique, certaines langues engendrent des mouvements spécifiques de la bouche et l’ utilisation unique de la bouche et des cordes vocales, et ceci a un impact sur le ton de la voix. Le français nous demande de former plus de sons nasaux et des vocaux plus serrés, donc on forme plus facilement des ‘o’ avec la bouche, tandis qu’en anglais la bouche est plus ouverte, les sons plus ouverts, et donc la bouche plus ouverte. Je suis arrivée à une étape de ma vie où je me rends compte de la force de mon accent, et l’influence qui peut avoir ma langue sur ma personnalité, et je l’utilise maintenant de manière totalement consciente quand ça peut me servir.

Quand on est bilingue, on ne maîtrise jamais une langue exactement de la même façon. On a normalement une langue plus ‘naturelle’ que l’on utilise plus souvent, ou dans un contexte plus informel, et on se sent donc plus à l’aise avec une des langues, plus que toutes les autres. Même quand on parle une langue très bien, une chose que l’on néglige bien trop souvent est l’intonation et la variété d’intonations que l’on emploi dans cette langue.Et on remarque souvent que quand l’on parle une langue que l’on maîtrise le moins ; on a une voix plus ‘plate’, et souvent plus aigüe.

Est ce que c’est un manque de confiance ? Ou est-ce simplement un manque de connaissances de la totalité d’intonations natives ? Quelque soit la raison, c’est une vérité universelle que nos voix changent, et cette même voix change aussi notre comportement. J’ai hâte de voir comment pourrait changer ma personnalité sous l’influence d’autres langues que j’apprendrais plus tard. Peut-être bientôt…

Claire Baker

Claire Baker is an international nomad who has lived in East Africa, Europe, Latin America and... wherever the travel angels will send her.

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