Un rêve tué dans son nid

Written by 

Bélise se leva, déplia sa jupe kaki et alla demander la permission de sortir de la salle de classe pour aller se soulager. À vrai dire, elle s’ennuyait de son cours de chimie, qui devrait durer deux heures. Elle avait l’impression d’y avoir passé une éternité. Mais Mr Cyuma, son professeur de chimie lui refusa la permission.

« Tu dois attendre la récréation ». Argumenta-t-il.

Ses camarades de classe se moquèrent gentiment d’elle. Ils la connaissaient bien pour deviner ses intentions. En retournant s’asseoir, la jeune fille bailla sans retenue. Elle n’aimait pas la chimie, elle n’aimait pas les sciences enseignées en classe, elle préférait les découvrir de sa propre manière, à travers les livres.

Bélise s’asseyait au troisième banc en rangée du milieu. Sa classe de 5e secondaire était constituée de trois rangées qu’occupaient 28 élèves. Elle contempla sa classe peinte d’orange et blanc, les autres élèves étaient concentrés. Elle ne voulait pas papoter car le dérangement en classe était sanctionné et la punition était le balayage de la cour de recréation. Bélise partageait son pupitre avec Mahoro, une jeune fille de 17 ans tout comme elle. La seule différence entre les deux adolescentes était qu’au contraire de Bélise, Mahoro était une passionnée de sciences.

Bélise rouvrit le roman qu’elle lisait ; Marc Lévy l’entraînait dans un univers de fous. Elle voulait changer de distraction mais elle avait peur de prendre une bande dessinée de Tintin car vu sa taille. Le professeur la remarquerait plus vite qu’un roman. Bélise mâcha machinalement le chewing-gum en comptant les minutes qui n’avançaient guère. Mr Cyuma se retourna du tableau où il notait la leçon du jour, ses mains étaient salies par la poussière de la craie. Il annonça d’une voix nette :

« Aujourd’hui, je ne vous donnerai pas une interrogation improvisée, mais je ferai un contrôle de cahiers de notes ! Chacun sera côté ! »

Un murmur se fit entendre dans la salle, le professeur leva sa main pour imposer le silence et arrêta le brouhaha.

« Ça, alors », pensa Bélise, paniquée par le fait que ses notes étaient irrégulières.

Mr Cyuma fit la ronde de la salle de classe, en notant individuellement chaque cahier. Bélise n’osa même pas présenter le sien, tellement il était plus vide que rempli.

- Monsieur, commença-t-elle, je l’ai oublié à la maison…. Au fait pour être honnête, on me l’a volé.

De sa main tachetée par la craie, le prof de chimie colla un zéro bien rouge à Bélise. Il ne goba pas les mensonges de la jeune adolescente. Sous la menace d’être définitivement suspendue du cours de chimie, Bélise présenta son cahier.

« Est-ce un cahier de notes ou juste un brouillon ? » demanda Mr Cyuma en montrant le cahier de Bélise au reste de la classe. Va m’attendre à la porte.

«  Ca craint ! » commenta Thierry Muhire, un élève de la même classe. Chauffe-toi car une fessée t’attend.

Sur le pas de la porte de la classe, Bélise guettait dans toutes les directions craignant que le directeur du Lycée ne passe et l’interpelle. À la fin du cours, elle fut amenée dans le bureau du préfet des études. Elle était avec Bosco, le footballeur et Marine, la fille qui sortait d’un congé de maladie. A l’exception de Marine, les fautes de deux autres élèves furent jugées graves. Le préfet convoqua leurs parents.

«  Foutaises de foutaises » Se lamenta-t-elle, n’osant pas imaginer la fureur de ses parents. Ils allaient la tuer!

Sa mère Véronique se présenta à son école le lendemain. Le comportement irresponsable de sa fille l’avait surprise et choquée.

« Tu es en 5e année ! Pense un peu comme une fille de ton âge ! »

Bélise se sentit incomprise. Sa mère ne voyait donc pas qu’elle n’aimait pas étudier !? C ‘était pourtant simple comme bonjour. C’était à peine si elle réussissait ses cours ! Il n’y avait que les langues où elle excellait. Ce qui désenchantait profondément ses parents. . Ils la voulaient scientifique, elle se rêvait artiste.

Son père décida alors de la prendre en main. Chaque jour, il rentrait plus tôt pour surveiller ses heures d’études ainsi que ses devoirs et il contrôlait ses cahiers. Petit à petit, ses résultats s’améliorèrent. Elle remonta la pente, s’efforçant d’aimer les sciences et le plan marcha ; même si au début, c’était comme boire umubirizi, une plante médicinale reconnue pour être particulièrement amère. L’année suivante, Bélise réussit son examen national et obtint une bourse d’état pour aller à l’université où elle brilla sous l’œil satisfait de ses parents.

Les années passèrent ! Les unes après les autres. Belise se remémorai de ces instants en souriant mélancoliquement. Elle avait fini par suivre la voie que ses parents avaient choisie pour elle. Elle avait fini par s’entendre bien avec eux. Grâce à ses études en gestion de projets, elle avait décroché un boulot en gestion de petites et moyennes entreprises. Elle avait appris à ignorer cette petite voix qui, incessamment lui rappelait sa passion pour l’art. Son cœur rebondissait à chaque fois qu’elle entendait parler des noms des femmes artistes. Elle enviait les peintres, les chanteuses et les écrivaines car elles, vivaient leurs propres rêves. Un rêve qu’elle avait seulement caressé du bout des doigts, puis enterré sous l’effet de la pression familiale. Elle avait toujours senti un sentiment de culpabilité l’envahir et avait appris à se raisonner.

«On est à Kigali , ma grande ! Lui conseillait Marlène, sa meilleure amie depuis l’enfance. On est pas à Paris, il ne faut pas trop rêver. Tu as regardé beaucoup de films, c’est tout.

Ce soir-la en rentrant Bélise ouvrit un vieux carton où elle avait gardé toutes les nouvelles et histoires qu’elle avait écrites. Elle toussota sous l’effet des résidus de poussière que les vieilles pages dégageaient. Elle sourit tristement en époussetant ses cahiers de poèmes qu’elle avait tellement chéris dans le passé, et qui désormais sentaient la moisissure. Une larme s’échappa et un doigt l’arrêta au beau milieu de la joue. Elle ne comprenait pas. Elle ne se comprenait plus. Pourquoi pleurait-elle alors qu’elle avait un bon travail et du talent que les autres lui enviaient ? Pourquoi cette soudaine tristesse face à un sentiment d’absence ? Elle passa la soirée en nettoyant soigneusement ses anciens cahiers. Elle les relut et se sentit revivre. Elle admira son innocence d’antan, sa pureté et sa naïveté. Elle sourit encore et son cœur se remplit d’apaisement. Elle écouta enfin sa petite voix, celle qui lui chuchotait d’oser. Elle prit une feuille et les mots se déversèrent tous seuls.

De cet instant, elle décida de raviver cette flamme. Elle fut surprise par les cloches de trois heures du matin. Elle avait encore vidé son cœur, couchant son contenu sur un arbre transformé en papier. Elle savoura ce simple plaisir de la vie. Tant pis si elle avait tord ou pas. Durant les jours qui suivirent, l’élan restait toujours présent comme un amour retrouvé. Elle écrivait, écrivait et écrivait. Son boulot devint secondaire et sa performance chuta.

Finalement, Bélise prit la décision de démissionner. Mais elle s’avisa et prit d’abord son congé annuel : Le temps de réfléchir. Durant ce temps, elle nourrit son esprit d’histoires car elle lisait et écrivait. Quand elle lut le roman de Callixte Béyala, « c’est le soleil qui m’a brûlée », elle éclata en sanglot. Elle ressentait un tel immense bonheur de découvrir ce qu’elle appelait son semblable. Au bout de ses jours de congé, elle décida de ne pas abandonner son travail car il lui inspirait à écrire. Elle décida de le conjuguer avec sa passion. Elle ignorait si un jour ses écrits seraient partagés au reste du monde, en tout cas, en attendant, elle écrirait encore et toujours !

Caroline Numuhire

I am in love with Mr. Pen

Login to post comments